Skeiz – 6000 ans d’histoire du Curnic

Le site du Curnic en Guisény est étonnant. Sur quelques centaines de mètres seulement on y recense un nombre incroyable de vestiges archéologiques, depuis le néolithique (4000 ans avant Jésus Christ) jusqu’à l’époque moderne : ainsi les traces de maisons des premiers agriculteurs, succédant aux abris sous roches des chasseurs et pêcheurs du mésolithique (10 000 – 4000 avant Jésus Christ) ; un tumulus et des foyers de l’Age du Bronze (2000 – 800 avant notre ère) un vivier à poissons de l’époque gallo-romaine (Premiers siècles de notre ère) ; la légende de Saint Sezni, fondateur de la paroisse, les deux digues du XIX siècle, le mur de l’Atlantique lors de la seconde guerre mondiale.
Ces différents vestiges illustrent le rapport des populations locales à la mer : à la fois source de nourriture, moyen de communications et force terrifiante de destruction. Et souvent les conflits liés à l’exploitation du littoral, sujet d’actualité fort épineux !

Le spectacle Skeiz est bâti à partir de ces vestiges et témoins de l’histoire et du légendaire. Les 9 tableaux qui le constituent se jouent sur les vestiges mêmes ou lieux mythiques : le four à goémon de Kroazenn, la grève du Curnic, le vivier gallo-romain, le blockhaus, la vieille digue et la nouvelle digue, le site Natura 2000.
Les spectateurs se déplacent en musique d’un lieu à l’autre, accompagnés d’un guide. En chaque lieu des acteurs interprètent des fragments de l’histoire et de la légende (Sezni, Le chevalier Bran de Neiz Vran en Kerlouan)
De façon ludique – souvent amusante –, « Skeiz » est une façon de mieux connaître l’histoire, la géographie et l’écologie de ce fragment du Pays Pagan, si riche et si attachant.

Théâtre processionnaire, en plein air et en français, écriture et mise en scène de Goulc’han Kervella (Ar Vro Bagan)

Le spectacle se jouera les mercredis 9, 16, 23 et 30 juillet, 6 et 13 août 2014.

Rendez-vous à 18h30 au centre nautique du Curnic

Tarif : 6€/adulte, 3€ pour les – 12 ans et gratuit pour les moins de 7 ans

Tout public – sur réservation en mairie

Contact : Juliette Canu au 02.98.25.75.71

La légende de Saint-Sezny

La vie de Saint Sezny nous est connue par le livre d’Albert Le Grand, dominicain de Morlaix, « Les vies des Saints de la Bretagne armorique » de 1636, qui présente Saint Sezny en tant qu’évêque, confesseur et patron de la paroisse de Guic-Sezni en Léon dont la fête est célébrée le 19 septembre 1.

sezny1

Saint Sezny est né en 402 en Irlande, dans la province d’Ultonie, sous le règne du roi Grallon en Bretagne armorique. Son père s’appelle Ernut et sa mère Wingella. Etant né, il fut baptisé et nommé Sezni. Dès qu’il put parler distinctement, il fut envoyé à l’école où il profita beaucoup des études de Lettres et encore plus de la vertu. Etant revenu chez ses parents, il décida de quitter le monde et de se retirer dans une île, éloignée de la côte, nommée Clarac, où il demeura jusqu’à l’âge de 23 ans où Dieu lui demanda d’aller à Rome. Saint Sezni arriva en 425 à Rome où il fréquenta l’école de l’Écriture Sainte. Il s’y lia d’amitié avec Saint Patrice qui était déjà consacré évêque et destiné à aller convertir les païens d’Hybernie (nom donné à l’Irlande par les Romains). Connaissant la valeur et la sainteté de Saint Sezni, il le présenta au Pape Célestin 1er qui le consacra aussi évêque et le chargea d’aider Saint Patrice dans sa mission. Les deux saints rejoignirent la Grande Bretagne, puis l’Irlande en emportant des reliques. Saint Patrice envoya Saint Sezni dans le canton de Warrham avec quelques prêtres et moines pour l’aider dans sa tâche. Il se mit alors à prêcher les insulaires et, en peu de jours, il en convertit un si grand nombre qu’ils édifièrent une église et un monastère. Il se convertissait, tous les jours, un si grand nombre que, pour l’aider à les instruire, catéchiser, baptiser et administrer les sacrements, il lui fallut de nouveaux prêtres. Sa mission ayant si bien réussi, il en avisa Saint Patrice et le nouveau pape Sixte III qui érigea son monastère en évêché et voulut qu’il en fut le premier évêque. L’église de son monastère étant devenue cathédrale, il bâtit un autre monastère plus grand où il reçut un grand nombre de jeunes gens qu’il instruisit en la vertu pour leur confier des paroisses et les employer à la prédication. Saint Sezni était infatigable à la prédication et à la conversion des âmes, humble, chaste, amateur de la pauvreté. Il vivait de façon austère, prêchant plus d’exemple que de parole. Il ne bût jamais de vin ni autre boisson qui pût enivrer, et, pour tout vêtement, il se contentait de peaux de bêtes, sans utiliser de lin, ni de laine, sauf pour ses habits sacerdotaux. Dieu confirma la vérité de sa prédication par une infinité de miracles. Les lampes de l’église ayant été éteintes, il les ralluma par ses prières et porta des charbons ardents dans ses mains sans se brûler. Il ressuscita le serviteur d’un seigneur qui avait été étranglé par des loups dans la forêt. Il guérit une princesse en obtenant par ses prières les mûres qu’elle désirait manger. Saint Patrice étant venu lui rendre visite et le vin ayant manqué, il fit le signe de la Croix sur les vases d’eau et l’eau fut changée en vin qui dura les 3 jours de la visite de Saint Patrice. Il ressuscita 7 hommes qui avaient été tués par des voleurs. Il ressuscita même un cheval pour obtenir la libération d’un pauvre homme qui l’avait tué par accident… Après avoir converti les Irlandais, Saint Sezni désirait vivre en repos. Il fut inspiré par Dieu de passer la mer pour aller en Bretagne Armorique. Il partit avec 70 de ses fidèles et fut poussé par un bon vent jusqu’à la côte du Léon, en un lieu nommé Poulluhen, en la paroisse de Kerlouan où ils mirent pied à terre en l’an 477 (on peut noter aujourd’hui les noms de lieux de Tréisseni et Pors Huel). Saint Sezni s’installa près de ce port et y bâtit un petit ermitage (Peneti Sant Sezni). De là, il se rendit ensuite à l’endroit où se trouve, à présent, l’église paroissiale de Guic-Sezni, y bâtit un monastère et y vécut en grande sainteté avec ses disciples jusqu’à l’âge de 127 ans, où Dieu le rappela à lui en l’an 529, au regret de tous les Léonards. Son corps fut enseveli dans son monastère, sous le grand autel, où l’on voit encore la cave de son sépulcre (au XVIIIème siècle). Dieu fit tant de miracles par son intercession, après son décès, qu’une flotte d’Irlandais ayant abordé au port de Poulluhen, ils enlevèrent son corps et le portèrent dans son évêché d’origine d’où, à grand peine, on a récupéré quelques reliques qui sont révéremment conservées dans l’église de Guic-Sezni. Albert Le Grand précise que le récit de cette vie de Saint Sezni a été recueilli, par lui, dans les anciens manuscrits de l’église cathédrale de Léon et de la collégiale de Notre Dame du Folgoët, dans un ancien livre manuscrit 2 gardé dans l’église paroissiale de Guic-Sezni et dans les mémoires manuscrits de Messire Yves Le Grand, chanoine de Léon. Les anciens bréviaires de Léon et Cornouaille font un office pour Saint Sezni le 19 septembre mais la fête est célébrée le 6 mars dans la paroisse de Guic-Sezni. Certains historiens anciens ont émis l’hypothèse que Saint Sezni et Saint Sané ne faisaient qu’un, tandis que les textes de l’évêché de Léon les distinguent, plaçant leurs fêtes le 19 septembre pour Saint Sezni et le 6 mars pour Saint Sané ; on retrouve là les deux dates utilisées dans la paroisse. D’autre part, la population appelle facilement « Sann » ou « Sané » les Sezni. Une tradition présente Saint Brévalaire comme le compagnon de Saint Sezni à leur arrivée en Bretagne. Ils auraient tiré au sort pour l’installation à Kerlouan et c’est Saint Brévalaire qui gagna et devint le patron de Kerlouan. Saint Sezni dit alors : « Moi, j’irai me fixer là où tombera mon marteau ». Il le jeta avec force du côté du sud et il vint tomber à deux kilomètres de là, au milieu d’un champ de lin encore en fleur ; le lendemain, le lin était bon à récolter. C’est là que se construisit l’église de Guissény. Le Chanoine Uguen rapporte aussi une tradition locale, d’après les archives de la paroisse : lorsque les Irlandais sont venus prendre le corps de Saint Sezny, les cloches ont sonné toutes seules. Les Irlandais se sont sauvés, poursuivis par les Guisséniens. Dans leur fuite, ils ont laissé tomber le bras du Saint qui est conservé dans un reliquaire d’ébène et d’argent, datant du XVIIIème siècle (ce reliquaire contient toujours, avec la relique, un certificat d’authenticité daté de 1786). Un livre anglais, sur « Les Saints de Cornouaille » de Gilbert H. Doble, présente une vie de Saint Sezny, appelé Sithney de l’autre côté de la Manche. En 1748, William de Worcester dit qu’il est enterré dans l’église de Sithney. Dans une histoire de la vie de Saint Breaca, on peut lire également que Breaca est arrivé en Cornouaille, accompagné par Sinnius, l’évêque qui était à Rome avec Saint Patrick. La ville cornouaillaise de Porthleven est maintenant jumelée avec Guissény, réunissant à nouveau Sezny et Sithney. La tradition locale a également conservé diverses légendes concernant la vie de Saint Sezny. Si l’on n’a pas retrouvé l’auge avec laquelle il aurait traversé la Manche comme d’autres saints de cette époque, on pourrait en revanche voir la trace de son pied sur un rocher dans la baie de Trésséni (« roc’h Sant Seni »). Dans une autre version, Saint Sezny aurait, de son doigt, creusé un trou dans le rocher pour y attacher son bateau. Émile Souvestre, dans son livre « Derniers Bretons » de 1836, rapporte quelques légendes qu’il a recueillies auprès d’un vieillard de Guissény. Après son débarquement, Sezny avait demandé l’hospitalité d’un homme riche du voisinage mais il la lui refusa. Sezny a alors commencé la construction d’une chapelle qu’il a accomplie en une nuit car les pierres sont venues toutes seules et se sont placées elles-mêmes dans les murs, comme les moutons dans une bergerie. Quand la construction fut terminée, il lança son marteau au milieu d’un champ appartenant à l’homme riche. Le lendemain, il alla voir l’homme et lui demanda de couper son blé qui était mûr pour pouvoir retrouver son marteau. L’homme le prit pour un fou car on était en plein hiver et que les grains venaient à peine d’être semés. Mais, quand il vit que Sezny disait la vérité, le fermier se jeta à ses pieds pour demander son pardon et il se convertit avec toute sa famille (on trouve là une variante de l’histoire du champ de lin citée plus haut pour expliquer le passage de Kerlouan à Guissény). Une autre légende raconte qu’un jour, étant seul dans sa cellule monastique, Dieu lui a fait savoir qu’il deviendra le Saint Patron des jeunes filles. Horrifié, il cria : « Non seigneur, je vous en prie, il n’y a rien de pire sur la terre qu’une femme, sauf le Diable lui-même. Elles me demanderont sans arrêt des maris et des beaux vêtements, et je n’aurai plus un moment de tranquillité ! ». Dieu lui proposa alors d’être le Saint Patron des chiens fous. Sezny répondit : « Oui, çà, je veux bien. Je préfère toujours un chien fou à une femme ». Pour cette raison, on apporte, à la fontaine de Saint Sezny, tous les chiens malades du voisinage pour boire de ses eaux bénites (on voit dans cette tradition l’utilisation du Saint pour des motivations tout à fait particulières !). Une autre histoire encore : Saint Sezny avait des oies dont il vendait les œufs pour payer la construction de son église. Il est arrivé un jour qu’une de ses oies ait été volée. Saint Sezny rechercha le voleur et, l’ayant identifié, il lui demanda de lui rendre l’oie. L’homme prétendit de ne pas l’avoir mais, à ce moment, Dieu accomplit un miracle. L’oie, qui cuisait dans le four, se mit à crier : « Me voilà Sezny ». Le Saint était si fâché contre le voleur, nommé Bervas, qu’il jura que « personne du nom de Bervas ne deviendrait jamais prêtre ». Et il en aurait été ainsi car personne de ce nom n’aurait jamais été ordonné prêtre ! Une dernière histoire (mais la liste n’est sans doute pas close !) : Saint Sezny avait une fontaine et une belle statue. Les fidèles présentaient des offrandes à la statue : des vêtements pour l’habiller, des croix en argent, des cœurs en or et de jolis rosaires. Mais toutes ces offrandes étaient régulièrement volées. Un jour, le sacristain gronda la statue du Saint : « N’as-tu pas honte, Sezny ? Tu laisses voler toutes ces belles choses sans rien faire ! Si tu continues ainsi, je te renierai ». Le Saint écouta ses reproches mais ne dit rien. A son retour le lendemain, le sacristain trouva un voleur bloqué par la main de la statue ; il criait et se débattait sans pouvoir se libérer. Le sacristain s’écria : « Hourra Sezny, mon saint aimé ; maintenant le peuple aura confiance en toi ».

sezny2                                                   sezny3

Albert Le Grand parle du petit ermitage construit par Saint Sezny près du lieu de son débarquement, le « Peniti Sant Sezni ». Ce penity, maison de pénitence, pourrait être situé au Lerret où a été construite une chapelle, « Tref an Lerret », dédiée à Saint Sezni 3 . Elle était ceinturée d’un important cimetière. Le pénity existait encore au XVIIè siècle et en 1738 on y enterrait toujours les morts. On ne sait pas quand la chapelle a été abandonnée. Au temps du Concordat (1801), on signale l’existence de la « chapelle de Saint-Seni, trève de Lerret ou an Erret », mais sans indiquer l’état dans lequel elle se trouvait. Sur la carte levée en 1838 figure l’indication « chapelle Lerret ruinée » : les ruines devaient donc être encore assez importantes pour être retenues comme point de repère au sommet de la colline. On a retrouvé sur le site deux pierres tombales avec les dates de 1581 et 1587. Les ruines et le cimetière étaient visibles jusqu’en 1902. Dans le talus qui limite l’enclos présumé de la chapelle se trouvent deux croix pattées très anciennes en granite à gros grain, dont l’une a un bras cassé. Elles pourraient être datées du Haut Moyen Âge (avant l’An Mil). Le champ sablonneux, situé au-dessous de ce talus, est riche d’ossements humains. Enfin des pierres provenant vraisemblablement de la chapelle ont été récupérées dans la ferme du Lerret où elles peuvent se voir à l’entrée de la cour sur le côté gauche. Saint Sezny aurait abandonné ce premier ermitage pour aller s’installer sur l’autre rive du Quillimadec à l’emplacement de l’église actuelle. Des textes anciens parlent du « minihi » de Guissény : le mot minihi désigne un territoire sacré. Il pouvait servir de refuge, d’asile. Les limites étaient matérialisées de différentes manières : les Vies des saints évoquent l’érection miraculeuse d’un talus autour des terres accordées aux saints mais ces terres pouvaient être aussi bornées par des croix. Dans certains minihi étendus, le clergé faisait parcourir le périmètre par les fidèles sous la forme d’une procession solennelle appelée « troménie » (le tour du minihi) : il existait ainsi un « tro sant Sezni » à Guissény. En 1568, lors du pardon de Saint Sezny, la procession ne comprenait que les reliques, la croix et une bannière. Dans la plupart des pardons, le port des enseignes était payant et mis aux enchères quelques jours avant la fête. A Guissény, le port des reliques était réservé à l’aristocratie locale en 1567 et 1568 : en 1567, « Receu de Monsieur de la Vinne [de la Vigne ?] pour les relicques, ung pistolet » et en 1568, « Receu de Monsieur de Keramoal ung pistolet à causse des relicques » ; mais ce n’était plus le cas en 1626. En 1689, la fabrique achète une statue portative de Saint Sezny et « quatre aulnes de toile de lin blanche pour faire un sureplis à celluy qui avoit porté ladicte image ». Ceux qui obtenaient le droit de porter la statue ou les bannières revêtaient pour l’occasion un habit spécial très proche du surplis ecclésiastique.


1 Cette « Vie de Saint Sezny » est en fait une adaptation de celle du Saint irlandais Ciaran de Saighir, transmise par l’intermédiaire de la vie cornique de Saint Piran (le patron de Trézilidé), in Bernard TANGUY, « Dictionnaire des noms de communes, trèves et paroisses du Finistère », Armen – Le Chasse-Marée, 1990. 2 En 1752, le recteur de Guissény fit faire par trois dimanches consécutifs « une quette par leglise pour ramasser des deniers nécessaires si l’on peut pour faire imprimer la vie de nostre patron saint Sezny » (F. Roudaut, dans « Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne », Champion-Slatkine, Paris-Genève, 1987 – tome I, 2nde partie, p. 242). Il semble que les Guisséniens n’aient pas répondu favorablement à la demande de leur recteur et que malheureusement pour nous le manuscrit ait été définitivement perdu par la suite. 3 Bulletin diocésain d’histoire et d’archéologie, 1915 – Yves GUEZENNOC, Les Cahiers de l’Iroise, juin-septembre 1972 – Yves Pascal CASTEL, Progrès de Cornouailles – Courrier du Léon, 01.01.1994

La destruction de la digue

(Récit d’Emile Souvestre, Les derniers Bretons, t.II)

La moisson était achevée. Un silence monotone régnait de nouveau dans le lais de mer dépouillé, et les vents d’octobre commençaient à faire tourbillonner les sables de la plaine. L’automne arrivait ; non pas celui des vallées avec ses feuilles tombantes, ses pâles rayées de soleil et ses dernières fleurs frileusement cachées dans les buissons ; mais l’automne dépouillé de tout son cortège poétique, sombre et baigné de brumes froides ; l’automne au ciel ardoisé, tout retentissant de murmures menaçants, et portant les naufrages dans ses pluvieuses nuées.

Nous avions été forcés d’interrompre nos promenades au clair de lune ; nos soirées étaient devenues plus longues, plus inoccupées. La saison dans laquelle nous entrions est partout une saison mélancolique, mais, sur nos côtes, elle a quelque chose de particulièrement attristant. La nature prend alors je ne sais quel aspect repoussant et maladif ; l’été a déjà emporté bien loin ses derniers beaux jours, et l’hiver ne revêt pas encore sa rudesse sublime. Des pluies continuelles vous retiennent prisonniers, sans que le froid rende le foyer agréable : tout est sans caractère et comme flottant entre deux saisons. Les habitudes mêmes se ressentent de cette incertitude ; le temps des longues promenades est passé, celui des veillées n’est pas encore venu.

Pour échapper, autant que possible, à cette existence équivoque, nous voulûmes devancer l’hiver. Nous avions rallumé le foyer à la ferme, espérant y rappeler les conteurs ; mais les habitudes traditionnelles étaient trop fermement établies chez ces populations pour que notre désir y pût rien changer. La première bûche des veillées ne devait être posée sur l’âtre que la nuit de la Toussaint ; toutes nos tentatives ne purent faire devancer cette époque… J’avais près de moi deux jeunes femmes qui me parlaient de leurs années de pension, et, sur mes genoux, deux petites filles à moitié endormies… Après avoir longtemps repassé nos souvenirs, nous nous mîmes à causer de l’avenir. Je parlai de mon prochain départ, de ma longue absence, du changement que le temps apporterait à tout ce qui nous entourait.
- Qui sait ? disais-je, dans quinze ans, peut-être ces enfants qui dorment là sur mes genoux, devenues de rêveuses jeunes filles, amoureuses des étoiles et des chants du rossignol, verront arriver quelque soir, le long de vos dunes couvertes de sapin, un homme à cheveux gris qui contemplera, tout émerveillé, la plaine semée de bosquets naissants, de prés en fleurs, de sentiers verts ; et cet homme, qui aura vu surgir les flots là où les agneaux dormiront dans l’herbe, ce sera moi qui viendrai m’informer s’il y a encore au Kurnic quelqu’un qui sache mon nom, et admirer comment tout a fleuri et prospéré ici, tandis que je vieillissais ailleurs.
- Oh ! je voudrais être à ce jour, répondit la jeune mère en battant des mains comme une enfant ; je voudrais voir mes filles accoudées à leur balcon entre des caisses de réséda et de géranium, et vous reconnaître de loin, descendant la colline qui ne serait plus alors une dune déserte. Oh ! quand cela arrivera-t-il ?

Pendant que nous causions, l’orage qui avait grondé tout le jour s’était accru, et les toits du Kurnic craquaient sous la tempête ; mais, isolés dans nos rêves, nous n’entendions rien.
- Je voudrais vieillir, reprit la jeune femme, pour voir cette triste campagne transformée comme vous le dites. Ce sera si beau quand notre oasis aura verdi, et que le Kurnic apparaîtra de loin comme une corbeille de verdure et de fleurs oubliée sur les grèves.
- Et un jour, ajoutai-je en riant, la mer emportera votre corbeille de fleurs, et votre maison flottera comme l’arche au milieu de l’Océan !

Je n’avais pas achevé ces fatales paroles, qu’un sifflement profond et déchirant se fit entendre au dehors ; les fenêtres du salon furent enfoncés par l’ouragan, une colonne de vent, mêlée de sable, entra dans l’appartement comme une trombe ; toutes les lumières s’éteignirent, et le feu, balayé de l’âtre, s’éparpilla de tous côtés.

Tout le monde s’était levé en poussant un cri : je courus à la fenêtre pour la refermer ; mais là un spectacle inattendu me tint immobile et sans voix.

La digue que l’on apercevait à une certaine distance, vis-à-vis même de la fenêtre, paraissait couronnée d’une ligne d’écume blanche. Aux deux extrémités, de hautes vagues s’élevaient incessamment, et, surmontant le parapet, se répandaient sur le môle en immenses cascades. A voir, au milieu de la nuit, ces grands flots blancs monter avec une agilité humaine le long du revêtement, et escalader le mur d’appui, on eût dit une armée de fantômes s’élançant à l’assaut d’un rempart abandonné. A chaque instant, les vagues qui se précipitaient devenaient plus pressées ; on entendait la digue pousser, sous leurs efforts, un mugissement caverneux, tandis que le bruit du ressac se faisait entendre à sa base, semblable à des décharges régulières de mousqueterie. Par intervalles, pourtant, l’orage se taisait, et la mer suspendait sa furie. Alors, il se faisait un silence solennel au milieu duquel on n’entendait que le bruissement sombre du flot sur les plages éloignées. Puis, tout-à-coup, comme à un signal donné, le vent poussait un hurlement plus horrible ; toute les anfractuosités du rivage, tous les récifs, tous les promontoires jetaient à la fois un cri plus haut, et la mer, entassant l’une sur l’autre ses vagues, croulait comme une montagne sur la digue mugissante.

J’avais eu à peine le temps d’appeler à moi l’entrepreneur, qui, debout à mes côtés, contemplait ce spectacle avec une terreur muette, lorsque nous vîmes tout-à-coup la digue fondre et disparaître par ses extrémités. Un cri nous échappa à tous deux en même temps ; mais il n’était pas achevé que la vague arrivait au mur de la maison, et que son écume nous jaillissait au visage. Le défrichement était complètement submergé !

Vouloir peindre notre consternation serait inutile. Nous passâmes la nuit dans des angoisses déchirantes. Quand le jour vint, la marée s’était retirée et la plaine était à sec : mais les flots y avaient marqué leur passage. Fossés, douves, chemins, sillons, tout avait disparu. Le lais de mer ne présentait plus qu’une surface unie sur laquelle les vagues avaient laissé les traces de leurs ondulations. A voir cette grève, si semblable à toutes les grèves, il était impossible de croire que les flots eussent jamais cessé de la baigner et que la main des hommes y eût touché. La grange aussi avait été minée par les eaux et s’était écroulée. Son toit, emporté par le vent, gisait à deux cents pas de là sur le sable comme la carcasse d’un navire naufragé. Les ménageries avaient mieux résisté, et l’on entendait sortir de leurs murs, troués mais debout, les mugissements lugubres des bestiaux. De distance en distance on apercevait des tonneaux brisés, de poutrelles à demi enfouies dans le sable, des monceaux de paille entremêlée d’algues marines.

Après avoir contemplé un instant ce désastre, nous nous dirigeâmes rapidement à travers les débris, vers la digue dont on apercevait au loin les ruines amoncelées. Au premier coup d’œil, il était facile de reconnaître que tout espoir de réparer les ravages commis par la mer était perdu, et qu’une reconstruction même était devenue impossible. Les rocs servant à l’édification du môle avaient été entassés dans certains endroits, et formaient des récifs factices qui brisaient l’ancien alignement de la digue ; ailleurs la mer avait creusé dans le sable des crevasses profondes dans lesquelles bouillonnaient l’onde salée.

Nous nous arrêtâmes, frappés de stupeur devant ce bouleversement effrayant de l’Océan, qui s’étendait vis-à-vis, montrant à peine alors un reste de turbulence ; on eût dit un combattant qu’avait fatigué une lutte prolongée et dont la colère rentrait au repos. Quelques longues vagues s’élevaient seules, çà et là, comme des veines gonflées d’un reste d’émotion. Nous voulûmes monter sur le promontoire pour mieux embrasser de l’œil tous les détails de cette catastrophe.

En y arrivant, nous y rencontrâmes un assez grand nombre de paysans. Ils avaient entendu l’ouragan de la nuit, et ils accouraient pour voir qui avait été le plus fort du monsieur ou de la mer. Je pus observer dans cette occasion tout ce que la nature a mis de tact instinctif dans les cœurs les plus grossiers. Au moment où nous parvînmes sur la dune, les Guysenistes qui y étaient rassemblés se livraient à une conversation bruyante ; dès qu’ils nous aperçurent, ils se découvrirent ; toutes les voix se turent en même temps, et ils se rangèrent pour nous laisser passer, les yeux baissés et dans une attitude pleine de décence grave. Je me tournai vers mon compagnon, qui, tout préoccupé de son malheur, remarquait peu ce qui nous entourait.

- Vous avez mal jugé ces hommes, lui dis-je ; regardez-les : loin de montrer une insolente joie de votre ruine, ils y prennent part. Il y a une noble fibre d’humanité dans ces cœurs sauvages, et le cri des préjugés ne peut en étouffer la vibration. Demandez leurs services, si vous espérez que l’industrie humaine puisse réparer quelque chose à ce bouleversement ; il n’en est point là un seul qui ne soit prêt à vous aider de ses bras et de sa volonté.
- Je le crois, me répondit-il, mais leurs secours me sont désormais inutiles : j’ai perdu mon enjeu ; c’est assez, je ne veux pas recommencer la partie contre la mer, elle est trop forte pour moi.

Nous restâmes encore quelque temps sur le cap, contemplant la scène de désolation que nous avions sous les yeux, sans pouvoir nous rassasier de ce cruel spectacle. Enfin, pourtant, nous reprîmes tristement et en silence le chemin du Kurnic.

La récolte du goémon

Vers la bas

ou l’histoire d’un conflit entre Guissény et Plouguerneau pour la possession des dunes du Vougot.

La récolte du goémon a été organisée en France par l’Ordonnance de la Marine de 1681, élaborée par Colbert. Le ramassage et le transport du goémon épave, jeté par le flot sur les grèves, sont libres et le goémon de rive est la propriété des paroisses « bordantes ». Une assemblée des paroissiens doit déterminer chaque année les dates de la coupe qui est réservée aux habitants de la paroisse. Le recteur de Guissény montre l’importance de cette récolte pour ses paroissiens dans sa réponse à l’enquête sur la mendicité de l’Évêque de Léon en 1774 : « Pour ce qui regarde l’article du guémon, le bien publique demande que soit permis aux habitants de la côte d’en couper, d’en sécher et d’en vendre parce qu’ils n’ont pas d’autres ressources pour se procurer leur provision de bois et payer leur petite ferme que le produit de ce guémon. Les personnes qui habitent les terres souffriront aussi d’une diminution considérable dans la production de la terre si elles ne peuvent s’en procurer comme cy devant des habitants des dittes côtes, ne pouvant l’aller ramasser elles-mêmes ». En 1772, une décision royale avait imposé un calendrier de coupe limité aux mois de janvier, février et mars ; cette décision provoqua le mécontentement des Léonards car, à cette époque, les jours sont courts, la mer souvent agitée et la pluie abondante, empêchant le séchage du goémon. Monseigneur de La Marche obtient du gouverneur le maintien des dates usuelles de la région en avril et mai.

La délimitation des grèves entres les paroisses voisines est particulièrement importante et les rivalités entre paroisses pour la possession de quelques rochers ou d’un morceau de grève ont pris parfois un caractère très violent : Guissény, qui n’a pas un rivage très étendu par rapport à ses voisines, défend âprement tout au long du XIXè siècle la possession de la grève du Vougot, la Sécherie, qui lui est contestée par Plouguerneau.

secherie

La propriété de Guissény est affirmée par un arrêté du Conseil du Roi, daté du 4 octobre 1788, qui délimite la zone à partir des noms de rochers. C’est la localisation d’un rocher qui sera contestée par Plouguerneau : « Vu au conseil d’État du Roi la soumission faite par les habitans et communauté de la paroisse de Guissény de payer au domaine une redevance annuelle et perpétuelle de un boisseau de froment mesure de Lesneven en portant foi et hommage, chambellenage et rachat, et payable double tous les trente ans pour tenir lieu des droits seigneuriaux dûs aux mutations pour la concession à titre d’accessement et de propriété incommutable d’un terrrain situé en la dite paroisse de Guissény, nommé la Sècherie borné au nord par la pointe de Squéis, à l’est sud-est par le Roc Curnic et au sud-ouest par celui du Vougeau, cerné du nord au sud-ouest par la grande mer, du nord au sud-est par la Grève Tréas an aounès, régulièrement couverte par le flux de la mer au sud-est, au sud-ouest par la belle plaine qui sépare la Sècherie du terrain nommé Prat Ledan dont une partie a été précédemment afféagée au sieur Guymar de Coatidreux et en outre pour la concession du droit de passage sur un terrain inculte nommé Le Dibennou qui contient environ hui journaux, borné au nord par les héritages du sieur de Kerannot, au couchant par la Grève Tréas an aounès, au midy par Porsolier afféagé à la veuve Le Roux et au nord par la Grève de Guissény, par lequel passage il sera désigné un chemin de trente pieds de largeur,
vu aussi les mémoires d’observations des administrateurs du Domaine et l’avis du Sieur intendant et Commissaire départi en la généralité de Bretagne, ouï le rapport du sieur Lambert, conseiller d’état et au conseil des dépêches et ordinaire au Conseil Royal des finances et du commerce, le Roy, en son conseil, a fait et fait concession à la communauté d’habitans de la paroisse de Guissény du terrain nommé la Sècherie cidessus désigné et confronté, ainsi que du droit de passage sur un autre terrain appellé Le Dibennou pareillement cidessus désigné et confronté, pour en jouir par les dits habitans en commun à titre d’accessement et de propriété incommutable à la charge de payer au Domaine à compter du jour présent arrêt une redevance annuelle et perpétuelle d’un boisseau de bled froment mesure de Lesneven payable en argent suivant les apprécis du marché du dit lieu, sans qu’en aucun la livre de bled puisse être évaluée au dessous de dix huit deniers, encore que le prix n’avait pas monté aussi haut suivant les dits apprécis la dite redevance en portant foi et hommage, chambellenage et rachat, et payable double tous les trente ans pour tenir lieu des droits seigneuriaux dûs aux mutations, et à la charge en outre de faire lever un plan et dresser procès verbal de mesurage du terrain nommé la Sècherie par tel ingénieur ou arpenteur qui sera à cet effet nommé par le Sieur intendant et commissaire départi en la Généralité de Bretagne et de remettre les dits plan et procès verbal de mesurage ainsi que copie collationnée du présent arrêt à Joseph Bazile Poinsignon chargé de la régie et administration des domaines de sa Majesté ».

Au début de la Révolution, c’est le conseil municipal qui réglemente la récolte dans la nouvelle commune : « ont permis et permettent que les pauvres étant sans chevaux et charrettes auront le lundy précédent pour couper et emporter du gouesmon, qu’ils ne prendront point d’étrangers pour les aider, arrêtent que tous ceux de la paroisse qui contreviendront à la présente délibération qui sera publiée et affichée supporteront la confiscation et autres peines s’il y échoit, entendent qu’à compter de la publication de la présente aucun citoyen ne pourra la veille des dimanches ou fêtes gardées après le couché du soleil, ramasser ni emporter de gouesmon sous quelque prétexte que ce soit sous peine de confiscation du gouesmon, des charrettes, chevaux et harnois, et de plus fortes peines s’il y échoit, enjoignent spécialement aux gardes côtes de veiller à l’exécution de tout ce que devant ». La fixation de ce règlement s’accompagne de la nomination de quatre hommes pour remplir les fonctions de garde côtes, chargés de le faire respecter.

En 1819, le Préfet du Finistère fait une enquête auprès des communes du littoral pour essayer d’arriver à une réglementation définitive. A cette occasion Miorcec de Kerdanet, de Lesneven, rappelle le vieil usage qui existe dans le Léon : « nous avons de plus pour la partie de Léon, un ancien usement, en tout différent de ceux de nos voisins. Ce vieil usement (…) porte les Armoriquains de Léon et de Dolâs, desquels les villages et tenues aboutissent sur la mer, sont en possession chacun en droit de ses terres, de jouir et de disposer du gouëmon qui se couppe des rochers et autres gouëmons que la mer rejette à bord. Bien entendu touttefois que tout gouëmon flottant et qui n’est pas encore à sec appartient au premier qui le ramasse, soit par batteaux ou se hazardant de le devancer au rivage ».

Le 18 février 1812, à 9 heures du matin, le conseil municipal de Plouguerneau se réunit pour prendre un arrêté fixant la coupe du goémon du 27 avril au 27 juillet. Dans cet arrêté, il y a le détail du littoral où la récolte du goémon est autorisée pour les habitants de Plouguerneau. On y lit que leur droit de récolte s’étend « depuis l’île dite Golhédoc, limite de la commune, jusqu’au Pont-Crac’h inclusivement ». Il est également écrit que les droits s’étendent sur Quarrec Hir et l’anse du Vougo et que l’île de Golhedoc est partagée entre les habitants de Plouguerneau et ceux de Guissény. Cet arrêté a été approuvé par les autorités préfectorales et n’a rencontré aucune opposition de la part de Guissény, mais les conseillers municipaux de Guissény diront dix ans plus tard n’en avoir jamais été informés : « M. Testard, maire de notre commune lors de la mise en vigueur du dit arrêté du 1812, ne nous a jamais réunis à l’effet de faire constater nos droits aux sus-dits rochers et autres ;… soit qu’il n’y attacha aucune importance, soit négligence, nous n’avons point été informé qu’une démarcation des rochers donnant sur notre rivage était utile et même nécessaire dans l’intérêt de tous les habitants ». C’est le 8 août 1822 que le maire de Guissény annonce à son conseil que la municipalité de Plouguerneau prétend avoir la propriété des rochers dits Carrec-Hir ainsi que de la moitié de l’île de Golhedoc : « Considérant que les plus anciens membres de cette assemblée ainsi que les plus anciens notables et vénérables habitants de cette commune, attestent et peuvent affirmer que depuis des temps immémoriaux nous possédons toujours le droit faire la coupe des gouémons tant à Carrec-hir qu’à Golhédoc, sans que l’on sache que depuis plus de 50 ans, nul individu ne s’y soit opposé, ni mit aucun obstacle d’aucune manière que ce soit et que Carrec-hir est un rocher très équarté en mer qu’on ne peut fréquenter que par des bateaux pour la coupe de ses gouémons dont le courant de la marée qui donne sur ce rocher dévale plus vers notre commune que sur celle de Plouguerneau ce qui nous donne plus de facilité pour l’envoie de ses gouémons
En conséquence, le conseil est unanimement d’avis :
1°. qu’il soit procédé par le concours des plus anciens habitants de cette commune à la démarcation des rochers bordant notre rivage et que les causes de propriété des rochers contestés dont est cas soient scrupuleusement examinés avec soin, afin d’éviter toutes contestations
2°. au cas qu’il s’élève quelques contestations, l’autorité supérieure est invitée d’ordonner une enquête et de nommer des experts si besoin est pour arranger tous différents à l’amiable
3°. l’importance de l’objet nécessitant une prompte autorisation, M. le maire est chargé de transmettre la présente délibération en double expédition à M. le Sous-Préfet de l’arrondissement pour qu’il lui plaise ordonner ce que besoin sera pour la conservation de nos droits… ».

L’affaire est évoquée au conseil municipal de Plouguerneau le 24 août 1822 : Il s’agit de statuer sur le fait que les habitants de Guissény viennent couper du goémon sur les rochers de Carrec Hir et sur la totalité de Golhédoc. Le maire Emilien de Poulpiquet fait savoir à son conseil qu’il a déjà eu de nombreux entretiens avec le sieur Cabon, ancien maire de Guissény, à propos des droits de récolte sur les deux endroits contestés. Il lui a montré d’ailleurs la délibération municipale du 18 février 1812, approuvée par la préfecture. Cependant, comme ces avertissements restaient sans effet et que Cabon laissait Guissény chercher du goémon à Carrec Hir et sur la totalité de Golhédoc, même avant l’ouverture, le maire de Plouguerneau fait savoir aussi que le 7 mai de cette année 1822 il fit faire, par les douanes, un constat : 36 personnes, hommes et femmes, de Guissény et même certaines d’ailleurs, furent prises en flagrant délit. Le 28 juin, elles se virent infligées d’une amende. Dans sa délibération, le conseil municipal écrit que les anciens des deux communes peuvent affirmer que Carrec Hir et une partie de Golhédoc sont à la commune de Plouguerneau depuis toujours et que Plouguerneau ne cherche aucune innovation mais qu’elle veut la simple application de la loi. Mais les Guisséniens affirment de leur côté que les plus anciens de la commune attestent que le droit de coupe sur ses lieux appartient à Guissény depuis des « temps immémoriaux » et que « depuis plus de 50 ans » ce droit n’a été contesté par personne. Les deux positions sont donc inconciliables.

En octobre 1831, une délimitation cadastrale, demandée par Plouguerneau, fait passer la limite entre les deux communes par le centre de l’île de Golhédoc, traversant la Sécherie par la moitié. Le maire de Guissény signe le procès-verbal mais, par la suite, les conseillers déclarent « avoir été induits en erreur, ne sachant ce qu’on leur faisait signer, et se croyant dans l’obligation d’accepter toutes les mesures prises par les géomètres, comme émanant de l’administration ». En janvier 1839, au moment d’établir le règlement de la coupe du goémon, le conseil municipal de Guissény dénonce des abus commis par quelques-uns au préjudice de tous : « Un des abus qui méritent le plus de fixer l’attention de l’autorité administrative, provient de ce que les habitants de Plouguerneau, limitrofe de celle de Guissény, se portent avec avidité sur le territoire de cette dernière commune pour dépouiller nos rochers du varrech qui y croît : il est indispensable que les jours des coupes coïncident avec ceux fixés pour la coupe de Plouguerneau et qu’il soit sévi contre les habitants de cette commune qui usurperaient les droits de ceux de Guissény ». Le conseil émet le souhait que des recherches scrupuleuses soient faites sans retard pour reconnaître la véritable limite entre les communes de Plouguerneau et de Guissény. Les relations continuent à se dégrader dans les années suivantes, les deux maires échangent des menaces réciproques et l’administration ne prend pas parti jusqu’en 1849 où le Préfet accepte la mise en vente d’une partie de la Sécherie par Plouguerneau. Guissény se plaint auprès du Ministre de l’Intérieur de cette usurpation territoriale et le Préfet demande l’ajournement de la vente.

En 1850, un expert est désigné par la Préfecture pour tenter de trouver une solution : il propose d’abandonner toute l’île de Golhédoc à la commune de Guissény à condition qu’elle renonce à la Sécherie. Le conseil n’accepte pas cette proposition car la commune « ne possède presque pas de côte » : « La sècherie que nous réclamons n’a aucune valeur intrinsèque et ne produirait, à la vente, qu’une faible somme, pendant que celui qui en deviendrait propriétaire y trouverait les moyens de spéculer sur la ruine de nos riverains et priverait plus de 100 familles des moyens d’existence qu’elles y trouvent ». Guissény propose alors de laisser la Sécherie indivise entre les deux communes et de consacrer cette indivision par un acte définitif, en appelant « à la sollicitude fraternelle pour terminer à l’amiable ce différent qui nous désunit depuis plusieurs années ». Mais comme l’expert lui-même se déclare, en novembre 1850, incapable de découvrir les limites, les relations entre les deux communes se retendent à nouveau, d’autant plus que le Préfet et le Ministre de l’Intérieur se renvoient mutuellement la balle ! En octobre 1851, Guissény renouvelle sa proposition d’indivision avec l’appui du Préfet mais Plouguerneau ne l’accepte pas. Il ne reste plus que la voie judiciaire : Guissény fait la demande d’aller en justice pour défendre ses droits et y est autorisée par un arrêté préfectoral du 24 septembre 1852.

Le procès¹ s’ouvre en 1854 devant le tribunal civil de première instance à Brest et, après que les défenseurs des deux communes ont présenté leurs arguments respectifs, un jugement du 7 juin ordonne qu’un juge, assisté d’un triangulateur, se rende sur le terrain litigieux pour en dresser le plan et rechercher les limites. La conclusion est la suivante : la commune de Guissény possèderait, à titre privé, une certaine étendue de terrain désignée sous le nom de Sécherie, comprise dans la commune de Plouguerneau ; mais cette commune n’en conserverait pas moins, en tant que commune, tous ses droits à la récolte du goémon sur la portion sud-ouest du Vougeau. Le tribunal se réunit à nouveau en 1855 et condamne Plouguerneau à laisser la Sécherie à Guissény et la demande de Plouguerneau d’autorisation d’interjeter en appel du jugement est rejetée par la Préfecture. Guissény demande alors la rectification du cadastre pour ramener la Sécherie dans le territoire de la commune et l’obtient par un arrêté préfectoral du 7 juin 1856. Toutefois cet arrêté ne mentionne pas le statut de l’île de Golhédoc et Plouguerneau continue à la revendiquer dans sa moitié ouest. Il faut attendre septembre 1884 pour qu’un accord à l’amiable proposé par la Préfecture soit accepté : Plouguerneau abandonne ses droits sur Golhédoc mais conserve l’usage exclusif du goémon de rive poussant sur la Roche Vougeau. Et finalement, la localisation de ce rocher sera le dernier sujet de contestation : est-il en Guissény ou en Plouguerneau ? L’administration départementale a fixé les limites terrestres, c’est à la Préfecture maritime qu’il revient de procéder aux délimitations en mer pour fixer les portions de rivage utilisables pour la récolte du goémon (le 24 mars 1886).

Ainsi le conflit entre les deux communes aura duré presque tout le siècle. Guissény a fini par se voir confirmer tous ses droits et Plouguerneau a été déboutée de toutes ses revendications successives, ayant refusé à différentes reprises des solutions à l’amiable. Ce long conflit montre bien la très grande importance de la récolte du goémon pour les populations côtières de cette époque. Cette importance apparaît nettement dans le contenu des règlements établis chaque année par le conseil municipal.

En 1812, le règlement est le suivant :
« Faisons défenses aux habitants de couper les varrechs de nuit ny hors le temps réglé par la délibération de leur commune, de les recueillir ailleurs que dans l’étendue des côtes de leur commune, ny de les vendre aux forins ou les porter sur autres territoires sous peine de cinquante francs d’amende et de confiscation des chevaux et harnais
Permettons néanmoins à toutes personnes de prendre indifféremment en tous lieux et en tous temps les varrechs jetés par les flots de la mer sur les grèves et de les transporter où bon leur semblera.
Le conseil municipal défend expressément la pêche et la coupe de gouémon noir ou varrech n’y d’entrer dans les grèves de nuit, avant ny après le soleil couché, en conformité de l’avis de Monsieur le Préfet maritime de Brest en date du douze septembre mil huit cent sept…
Le conseil municipal arrête que les gouesmons déjettés par les flots et reflus de la mer seront tous les jours partageables quand même que ces gouesmons fussent transportés et sous peine à chaque contrevenant de confiscation du gouesmon et d’une amende qui n’excédera pas vingt un francs ny plus de cinquante francs, lesquels seront payés au profit des pauvres de la commune… ».

En 1840, le règlement précise que les cultivateurs qui sont dépourvus de moyens de transport sont autorisés à aller couper le goémon un jour avant celui fixé pour la coupe générale, sans perdre le droit qu’ils conservent de couper aussi par la suite. « Les habitants des autres communes pourront venir dans le courant de l’année prendre les varrechs ou gouémons que la mer en montant a arraché et poussé par le flux à terre et sur les grèves, c’est-à-dire sans que la main de l’homme y ait contribué frauduleusement ». Mais il y a dans la commune des riches qui n’ont ni chevaux ni voitures et qui profitent de la première clause alors que des cultivateurs moins riches possèdent les chevaux et voitures nécessaires au « manœuvrement » de leur ferme : aussi, en 1845, l’article est modifié pour donner l’autorisation aux cultivateurs et aux indigents, le maire étant chargé de dresser la liste des indigents. En 1854, la coupe du goémon est ouverte à tous les habitants de la commune et à ceux qui y cultivent des terres, mais les étrangers à la commune, qui y tiennent des terres, sont tenus de faire une déclaration à la mairie au moins dix jours à l’avance pour vérifier la destination réelle du goémon récolté. A partir de 1869, la récolte du goémon épave autorisée pour « tout particulier quelque soit sont domicile en tout temps et en tout lieu » est interdite les dimanches et jours fériés. Mais les riverains ont du mal a respecter cette nouvelle clause qui doit être régulièrement rappelée, de même que l’interdiction de récolter pendant la nuit : il est notamment interdit de se réfugier la nuit dans l’île de Golhédoc. Il est également interdit aux propriétaires de bateaux de se transporter eux-mêmes ou de transporter d’autres personnes dans cette île pour y commencer la récolte avant que l’île ne soit accessible aux charrettes et aux piétons. Un décret national de 1890 modifie la réglementation et l’arrêté municipale précise : « La récolte du goëmon de rive appartient aux habitants ; tout habitant qui résidera dans la commune depuis six mois aura droit de participer à cette récolte. Les propriétaires de terres cultivées situées dans la commune ont droit à la récolte du goëmon de rive sans être tenus de justifier du fait de l’habitation, lorsque ces terres ont une contenance de 15 ares au moins et qu’elles sont exploitées par eux-mêmes ; il devront présenter leurs titres de propriété dûment enregistrés et pourront exercer leurs droits non seulement par eux-mêmes, mais aussi par leurs conjoints et leurs enfants légitimes résidant avec eux ».
La récolte du goémon est essentielle pour les familles les plus pauvres et peut être utilisée comme motif de dispense du service militaire : « le jeune homme se livre habituellement à la récolte du goëmon d’épave dont le produit accroit considérablement les ressources de la famille et complète ses moyens d’existence » ; « le fils emploie tout son temps à la grève pour recueillir des goëmons, dont une partie sert à fumer les dépendances de leur exploitation et le surplus est vendu pour subvenir à l’entretien de la famille et aux charges de location ».
Cette récolte du goémon entraîne une grande circulation de charrettes entre l’intérieur des terres et les grèves au point que le maire est obligé de prendre un arrêté de police municipale pour réglementer la circulation dans le bourg de Guissény lors des transports de goémon et éviter les encombrements qui se produisent surtout en juin et en juillet et qui provoquent des accidents : à l’aller, les charrettes doivent passer par la rue Pen-Chroas et au retour, elles doivent prendre la Grande Rue ; « les contraventions au présent règlement seront constatées et poursuivies devant les tribunaux compétents ». Ce sens unique est étendue à toute l’année à partir de 1854 car l’amélioration des routes a permis de faire des charrois en toutes saisons. Et les chemins vicinaux souffrent beaucoup de ces transports d’autant plus que les charrois, venant de Kerlouan et se rendant vers les communes des cantons de Lesneven et de Plabennec, passent par les routes de la commune de Guissény qui a la charge de leur entretien. La route de Lesneven est particulièrement fréquentée : « déjà en 1846, plus de 200 charrettes par jour, en moyenne, passaient sur ce chemin, chargées de goëmon, de sable ou de cendre ; aujourd’hui (1861), plus de 400 charrettes par jour font des charrois par ce chemin ». La question des chemins entre aussi dans le conflit entre Guissény et Plouguerneau : « Comme il n’existe aucune route praticable entre Plouguerneau et Guissény, il fut verbalement convenu entre l’administration des deux communes qu’en attendant le classement d’un chemin vicinal, il serait exécuté quelques réparations sur celui qui existe. Pour se conformer à cette convention, Guissény a classé et réparé une partie de sa route jusqu’à Brendaouez et Plouguerneau n’a rien fait. Le conseil, à l’unanimité, appelle l’attention de l’administration départementale sur cette réclamation ». Guissény demande une route convenable pour accéder à Lannilis, le chef-lieu de canton, et menace même de quitter le canton de Lannilis pour rejoindre celui de Lesneven, « où se règlent tous ses intérêts et s’écoulent ses productions ». Guissény obtient ainsi l’appui de Lannilis contre la mauvaise volonté de Plouguerneau, mais manifeste la même mauvaise volonté quand il s’agit de demandes venant de Plouguerneau.

Après le goémon, le sable de rivage est également exploité par les riverains car il est utilisé pour ameublir les terres argileuses et fertiliser certaines natures de terre. « Cette matière est le plus souvent mélangée avec la boue que l’on retire des mares d’eau stagnante pour former un compost connu dans ce pays sous le nom de marnis ou marnou, qui constitue un engrais très fertilisant pour les terres lourdes ».

A la fin du siècle, de nouveaux projets d’exploitation du milieu marin apparaissent et entrent en concurrence avec la récolte du goémon. En 1880, le conseil municipal est invité à donner son avis sur un projet de création d’un vivier à crustacés, déposé par Antoine Nicol, commerçant au bourg de Guissény, et il demande à la Préfecture maritime de s’opposer à cette installation à la suite des protestations qui se sont élevées dans la commune. Finalement ce vivier sera construit mais le conseil veillera à protéger les intérêts des récoltants de goémon. En 1883, c’est une demande d’installation d’un parc pour la culture des plantes marines qui est déposée par un inscrit maritime de Guissény et le conseil municipal refuse ce projet qui apporterait trop de nuisance à la récolte du goémon.

 

¹ Le récit des deux procès relatés dans ce chapitre est tiré du document dactylographié de Jean-Joseph BERNARD, « La sècherie : l’histoire d’un litige entre Plouguerneau et Guissény au XIXè siècle », Mairie de Plouguerneau, décembre 1976, 33 pages.

 

En bas