Le réservoir à poissons du Curnic

Au début du mois de mars 1967, le correspondant local du « Télégramme » signale la présence de substructions sur la plage du Curnic. Une forte marée a mis à nu quelques tronçons de murs, au pied de la dune, à la limite des hautes eaux. Le site du Curnic était déjà bien connu des archéologues par son habitat néolithique (4000 – 2500 av.J.C.) et son exploitation de sel de l’Age du Bronze final (800-500 av.J.C.). Mais on n’avait pas trouvé de trace d’une occupation ultérieure : cette frange du littoral léonard semblait avoir été reconquise par les marécages et les dunes de sable, et l’habitat ancien reporté sur la falaise morte qui marque vers le Sud l’avancée extrême de la mer (le village gaulois de Toul-louarn, le site romain de Kernevez et la motte féodale de Castel-al-Lez).

Quelques sondages sont entrepris en 1967 et une fouille permet de mettre au jour l’établissement tout entier en mars 1968. La construction antique se trouve près du centre la plage délimitée par la pointe de Beg-ar-Skeiz à l’Est et, à l’Ouest, par un cordon de galets reliant l’île Enez-Kroassant à une pointe de rochers (la digue actuelle). Elle est restée cachée sous une dune de sable fin de 6 à 7 m d’épaisseur. Il ne fait aucun doute que ce bâtiment, situé en bordure de la mer, n’était pas submergé par la marée dans l’Antiquité : cette disposition montre que le niveau marin est aujourd’hui plus élevé de 0,50m à 1m que celui de l’époque romaine.

L’établissement a été entièrement mis à découvert. La fouille a montré que le sable de la dune recouvrait directement la toiture effondrée de l’édifice, sans aucun intervalle de terre ou de pierres et qu’il s’était infiltré entre les tuiles jusqu’au sol bétonné, ce qui laisse à penser que, depuis le jour de sa ruine, le bâtiment n’a jamais été exposé à l’air libre et qu’il a toujours été recouvert de sable. Un squelette presque complet d’un bovin de petite taille a été retrouvé juste au-dessus de la toiture sous 7 mètres de sable. S’agit-il d’un animal mort au moment de la destruction de l’édifice ? Comme des traces de talus de terre ont été découvertes en 1968, enfouies sous le sable, au lieu-dit la Chapelle-Christ, en Plouguerneau, à l’ouest de la plage du Vougot, il est possible d’envisager qu’il y avait donc là des enclos avant l’ensablement et peut-être y pratiquait-on l’élevage.

L’établissement a un plan très simple ; il se compose d’une salle rectangulaire de 6m x 5,32m, s’ouvrant à l’Est. Les murs avaient encore une élévation de un mètre au Sud, ils ne devaient pas être très hauts à l’origine. Le mur proprement dit est établi par dessus un muretin, ce qui semble correspondre à deux époques de construction. L’ensemble du bâtiment était couvert : des tuiles brisées, tegulae (tuiles plates à rebord droit) et imbrices (tuiles demi-cylindriques), portant encore leurs clous de fixation à la charpente, jonchaient le sol ; elles étaient également réunies par un ciment blanc. L’intérieur était divisé en deux parties par un muretin. Dans la partie de l’Ouest, se trouvait un bassin de 4m x 3,40m et profond de 0,30m ; les côtés et le fond étaient revêtus d’un ciment blanc, bien lissé. Sur les parois sont tracés horizontalement trois filets de couleur ; un filet rouge entre deux filets noirs. Étaient-ils destinés à fixer trois niveaux de remplissage ou simplement à décorer le bassin ? On s’expliquerait mal un souci décoratif dans un bâtiment utilitaire de cette sorte. Dans la partie orientale, un dallage de grandes plaques de schiste, posées de champ, formait un hérisson serré dont le sommet atteignait le niveau du muretin central, à 0,30m au-dessus du bassin voisin. Ce « vestibule » s’ouvrait, à l’Est, par une porte dont le battant s’encastrait vers l’intérieur dans les entailles du mur. Par endroits, au Sud notamment, des pans entiers du mur s’étaient couchés par-dessus la toiture effondrée sans se désunir et perdre leur liant de mortier.

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(Annales de Bretagne, 1968)

Dans le bâtiment, des objets utilitaires se trouvaient soit mêlés aux tuiles de la toiture, soit posés sur le dallage du « vestibule » ou sur le sol cimenté du bassin. Toutes les tuiles contenues dans le bassin n’appartenaient pas à la toiture : en deux endroits, se trouvaient des tuiles intactes soigneusement empilées. On peut se demander si elles n’étaient pas de quelque utilité pour l’exploitation. Les objets de fer étaient boursouflés de rouille et difficilement reconstituables. Les clous de charpente, à section carrée, de tailles diverses, étaient très nombreux. Il y avait aussi quelques plaques, anneaux et un couteau, mais pas d’hameçons comme on aurait pu s’y attendre.

Quelques éclats de silex gris, identiques à ceux que livre le sol du village néolithique voisin, complétaient l’outillage. La poterie d’usage courant était très peu abondante : une dizaine de tessons de céramique très grossière ne permettent pas de reconstituer la forme des vases. Les coquillages étaient abondamment représentés : huîtres, patelles, ormeaux, moules, palourdes, praires, coques ; quelques rares débris de vertèbres et de mâchoires de poissons ; des ossements et dents de nombreux animaux (oiseaux, chiens,…) : mais pas de trace d’ossements humains. La présence de tous ces objets est normale, mais ce qui l’est moins, c’est l’existence d’un autre ensemble d’objets, composé de céramique, de fibules, d’objets en bronze et de monnaies.

La céramique comprend trois vases presque entiers, en poterie de qualité, retrouvés, brisés, à l’intérieur du bassin.

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Huit fibules de laiton étaient regroupées au centre du bassin.

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(Annales de Bretagne, 1968)

La couleur de l’alliage est proche de celle de l’or et résulte peut-être d’une intention du fondeur. Il faut donc imaginer ces objets à l’état neuf, non pas avec leur couleur verte actuelle, mais scintillant sur les tuniques des habitants de la cité des Osismes. Leurs formes appartiennent à la tradition celtique. Ce sont les mêmes fibules que portaient les Gaulois à l’époque de César et qu’ils ont continué à porter pendant quelques décennies en Gaule romanisée, notamment ici jusqu’au IIIème siècle ap.J.C.

Les neuf monnaies, qui s’y trouvaient également, apportent une confirmation chronologique : elles s’échelonnent d’Auguste (10-14 ap.J.C.) à Tétricus (270-274 ap.J.C.), en passant par Trajan, Hadrien, Faustine et Commode. Ce petit lot est constitué pour l’essentiel de monnaies du IIème siècle ap.J.C. et d’une monnaie du IIIème siècle. Les sesterces du IIème siècle ont circulé normalement jusqu’au milieu du IIIème siècle, jusqu’à la grande dévaluation contemporaine des grandes invasions germaniques, et la monnaie de Tétricus jusqu’au début du IVème siècle. Cela permet de proposer, pour la ruine de l’édifice, une date allant de 270 à 337 ap.J.C., sans doute plus proche de la première date que de la deuxième.

Ce petit établissement du Curnic pose un certain nombre de questions qui tient tant à son utilisation dans l’Antiquité qu’aux objets qui y furent découverts et à sa position par rapport au niveau actuel de la mer. René Sanquer a tenté (« sans trop de risques d’erreur »), un essai de reconstitution qui nous montre le cheminement de l’analyse de l’archéologue à partir des observations et des découvertes faites sur le site.

Le petit bâtiment, isolé, était formé de murs de faible hauteur, recouvert d’un toit de tuiles soutenu par une charpente de bois. Il était certainement éclairé et aéré par des fenêtres ou des jours dans sa partie supérieure. La porte fermait de l’intérieur. Le « vestibule » dallé offrait sans doute une surface de travail en rapport avec le bassin. A quelle activité était-il destiné ? Obligatoirement à une activité en rapport avec la mer, vu son site. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’il s’agit d’un vivier, d’un réservoir à poissons et à coquillages. Est-il possible de savoir comment il a été détruit ? On peut invoquer diverses causes, naturelles ou provoquées par l’homme. L’incendie, par exemple ? mais il n’a pas laissé de traces : aucune couche de bois brûlé n’a été relevée. Une tempête, un raz-de-marée ? peut-être, mais la poussée qui a provoqué l’effondrement des murs semble être venue de côté de la terre, et non pas de la mer. L’abandon, la vétusté ? la présence des tuiles soigneusement rangées, d’objets précieux et de monnaies permet de penser plutôt à un départ brusqué. Quelques incursions de pirates ? il n’en manquait pas pendant les règnes agités des empereurs gaulois. Avec beaucoup de romantisme, on peut imaginer qu’un citoyen osisme, venu s’abriter là avec ce qu’il avait de plus précieux, a été englouti par les éléments déchaînés ; mais on n’a pas retrouvé d’ossements humains. Il est donc difficile de répondre à la question sur sa destruction : les années agitées des règnes de Tétricus et de ses successeurs laissent un grand choix d’hypothèses.

II faudrait savoir d’abord si le lot d’objets constitué par les vases, les fibules, les monnaies et les divers bronzes forme un tout homogène, contemporain de la ruine de l’édifice. On peut imaginer en effet que, au cours des trois siècles, qui se sont déroulés depuis la fin de l’indépendance gauloise jusqu’aux invasions du IIIème siècle, on ait jeté successivement des fibules, les monnaies, brisé des vases dans ce bassin. Mais ce n’est sans doute pas la bonne explication. Cet établissement a dû être en service jusqu’à la date de sa ruine, régulièrement nettoyé et aucune trace d’accumulation n’a pu être observée sur le fond. Au contraire, les objets se trouvaient au contact immédiat du sol, surmonté directement des tuiles de la toiture, quand ils ne se trouvaient pas au milieu d’elles. On peut donc penser qu’il y avait là un dépôt unique, mis à l’abri pendant une période de troubles et écrasé par la chute du toit.

ela implique, en particulier, que les monnaies retrouvées étaient toutes en circulation à cette époque ou avaient été thésaurisées, et constituaient la bourse d’un individu, lequel avait peut-être sauvegardé quelques sesterces du IIème siècle dans la débâcle monétaire des années 270 ap. J.C.. L’usure des pièces, proportionnelle à leur ancienneté (les moins lisibles sont celles de Trajan et d’Hadrien), confirme une longue circulation. On pourrait ainsi se trouver en présence du petit « trésor » personnel d’un habitant de la cité des Osismes.

L’homogénéité de la facture des fibules est telle que l’on peut encore moins imaginer qu’elles ont attendu trois siècles dans le bassin. Force est bien d’admettre que ces bijoux de tradition celtique étaient encore portés à la fin du IIIème siècle en Armorique septentrionale, et que leur forme avait très peu varié depuis les derniers temps de l’indépendance gauloise. On peut même hasarder l’hypothèse qu’ils sortaient du même atelier, lequel ne devait pas se trouver très loin de là. C’est un argument archéologique en faveur de ceux qui pensent que les traditions gauloises se sont maintenues très longtemps et la langue gauloise également, dans le cul-de-sac armoricain.

Enfin, sur le plan de la géographie historique, le réservoir gallo-romain du Curnic vient ajouter un échelon au « chronomètre » déjà constitué par la présence juxtaposée d’un habitat néolithique, d’une exploitation de sel de l’Âge du Bronze, à des niveaux différents, aujourd’hui submergés par la mer. Ils jalonnent la remontée continue du niveau marin depuis les temps protohistoriques. La monnaie de Tétricus offre sinon une date absolue, du moins la preuve que la transgression marine dont parlent les légendes a bien eu lieu vers la fin de l’Empire romain.

Au cours des sondages de 1967, un cordon de gros galets, pesant chacun plusieurs kilogrammes, était apparu tout le long de la dune du Curnic, au tiers inférieur de sa hauteur, à 50 cm au-dessus du niveau actuel des hautes eaux. A l’emplacement du chantier, il s’appuyait sur le sommet des murs romains. Sans doute marquait-il les limites extrêmes de la transgression marine. Malheureusement les caprices du vent et des courants n’ont pas permis aux chercheurs de vérifier et de mesurer ce fait par la suite. Désormais la protection de cette dune est assurée par l’accumulation de gros blocs de pierre qui ne permettent plus d’accéder au site.

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