La légende de Saint-Sezny

La vie de Saint Sezny nous est connue par le livre d’Albert Le Grand, dominicain de Morlaix, « Les vies des Saints de la Bretagne armorique » de 1636, qui présente Saint Sezny en tant qu’évêque, confesseur et patron de la paroisse de Guic-Sezni en Léon dont la fête est célébrée le 19 septembre 1.

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Saint Sezny est né en 402 en Irlande, dans la province d’Ultonie, sous le règne du roi Grallon en Bretagne armorique. Son père s’appelle Ernut et sa mère Wingella. Etant né, il fut baptisé et nommé Sezni. Dès qu’il put parler distinctement, il fut envoyé à l’école où il profita beaucoup des études de Lettres et encore plus de la vertu. Etant revenu chez ses parents, il décida de quitter le monde et de se retirer dans une île, éloignée de la côte, nommée Clarac, où il demeura jusqu’à l’âge de 23 ans où Dieu lui demanda d’aller à Rome. Saint Sezni arriva en 425 à Rome où il fréquenta l’école de l’Écriture Sainte. Il s’y lia d’amitié avec Saint Patrice qui était déjà consacré évêque et destiné à aller convertir les païens d’Hybernie (nom donné à l’Irlande par les Romains). Connaissant la valeur et la sainteté de Saint Sezni, il le présenta au Pape Célestin 1er qui le consacra aussi évêque et le chargea d’aider Saint Patrice dans sa mission. Les deux saints rejoignirent la Grande Bretagne, puis l’Irlande en emportant des reliques. Saint Patrice envoya Saint Sezni dans le canton de Warrham avec quelques prêtres et moines pour l’aider dans sa tâche. Il se mit alors à prêcher les insulaires et, en peu de jours, il en convertit un si grand nombre qu’ils édifièrent une église et un monastère. Il se convertissait, tous les jours, un si grand nombre que, pour l’aider à les instruire, catéchiser, baptiser et administrer les sacrements, il lui fallut de nouveaux prêtres. Sa mission ayant si bien réussi, il en avisa Saint Patrice et le nouveau pape Sixte III qui érigea son monastère en évêché et voulut qu’il en fut le premier évêque. L’église de son monastère étant devenue cathédrale, il bâtit un autre monastère plus grand où il reçut un grand nombre de jeunes gens qu’il instruisit en la vertu pour leur confier des paroisses et les employer à la prédication. Saint Sezni était infatigable à la prédication et à la conversion des âmes, humble, chaste, amateur de la pauvreté. Il vivait de façon austère, prêchant plus d’exemple que de parole. Il ne bût jamais de vin ni autre boisson qui pût enivrer, et, pour tout vêtement, il se contentait de peaux de bêtes, sans utiliser de lin, ni de laine, sauf pour ses habits sacerdotaux. Dieu confirma la vérité de sa prédication par une infinité de miracles. Les lampes de l’église ayant été éteintes, il les ralluma par ses prières et porta des charbons ardents dans ses mains sans se brûler. Il ressuscita le serviteur d’un seigneur qui avait été étranglé par des loups dans la forêt. Il guérit une princesse en obtenant par ses prières les mûres qu’elle désirait manger. Saint Patrice étant venu lui rendre visite et le vin ayant manqué, il fit le signe de la Croix sur les vases d’eau et l’eau fut changée en vin qui dura les 3 jours de la visite de Saint Patrice. Il ressuscita 7 hommes qui avaient été tués par des voleurs. Il ressuscita même un cheval pour obtenir la libération d’un pauvre homme qui l’avait tué par accident… Après avoir converti les Irlandais, Saint Sezni désirait vivre en repos. Il fut inspiré par Dieu de passer la mer pour aller en Bretagne Armorique. Il partit avec 70 de ses fidèles et fut poussé par un bon vent jusqu’à la côte du Léon, en un lieu nommé Poulluhen, en la paroisse de Kerlouan où ils mirent pied à terre en l’an 477 (on peut noter aujourd’hui les noms de lieux de Tréisseni et Pors Huel). Saint Sezni s’installa près de ce port et y bâtit un petit ermitage (Peneti Sant Sezni). De là, il se rendit ensuite à l’endroit où se trouve, à présent, l’église paroissiale de Guic-Sezni, y bâtit un monastère et y vécut en grande sainteté avec ses disciples jusqu’à l’âge de 127 ans, où Dieu le rappela à lui en l’an 529, au regret de tous les Léonards. Son corps fut enseveli dans son monastère, sous le grand autel, où l’on voit encore la cave de son sépulcre (au XVIIIème siècle). Dieu fit tant de miracles par son intercession, après son décès, qu’une flotte d’Irlandais ayant abordé au port de Poulluhen, ils enlevèrent son corps et le portèrent dans son évêché d’origine d’où, à grand peine, on a récupéré quelques reliques qui sont révéremment conservées dans l’église de Guic-Sezni. Albert Le Grand précise que le récit de cette vie de Saint Sezni a été recueilli, par lui, dans les anciens manuscrits de l’église cathédrale de Léon et de la collégiale de Notre Dame du Folgoët, dans un ancien livre manuscrit 2 gardé dans l’église paroissiale de Guic-Sezni et dans les mémoires manuscrits de Messire Yves Le Grand, chanoine de Léon. Les anciens bréviaires de Léon et Cornouaille font un office pour Saint Sezni le 19 septembre mais la fête est célébrée le 6 mars dans la paroisse de Guic-Sezni. Certains historiens anciens ont émis l’hypothèse que Saint Sezni et Saint Sané ne faisaient qu’un, tandis que les textes de l’évêché de Léon les distinguent, plaçant leurs fêtes le 19 septembre pour Saint Sezni et le 6 mars pour Saint Sané ; on retrouve là les deux dates utilisées dans la paroisse. D’autre part, la population appelle facilement « Sann » ou « Sané » les Sezni. Une tradition présente Saint Brévalaire comme le compagnon de Saint Sezni à leur arrivée en Bretagne. Ils auraient tiré au sort pour l’installation à Kerlouan et c’est Saint Brévalaire qui gagna et devint le patron de Kerlouan. Saint Sezni dit alors : « Moi, j’irai me fixer là où tombera mon marteau ». Il le jeta avec force du côté du sud et il vint tomber à deux kilomètres de là, au milieu d’un champ de lin encore en fleur ; le lendemain, le lin était bon à récolter. C’est là que se construisit l’église de Guissény. Le Chanoine Uguen rapporte aussi une tradition locale, d’après les archives de la paroisse : lorsque les Irlandais sont venus prendre le corps de Saint Sezny, les cloches ont sonné toutes seules. Les Irlandais se sont sauvés, poursuivis par les Guisséniens. Dans leur fuite, ils ont laissé tomber le bras du Saint qui est conservé dans un reliquaire d’ébène et d’argent, datant du XVIIIème siècle (ce reliquaire contient toujours, avec la relique, un certificat d’authenticité daté de 1786). Un livre anglais, sur « Les Saints de Cornouaille » de Gilbert H. Doble, présente une vie de Saint Sezny, appelé Sithney de l’autre côté de la Manche. En 1748, William de Worcester dit qu’il est enterré dans l’église de Sithney. Dans une histoire de la vie de Saint Breaca, on peut lire également que Breaca est arrivé en Cornouaille, accompagné par Sinnius, l’évêque qui était à Rome avec Saint Patrick. La ville cornouaillaise de Porthleven est maintenant jumelée avec Guissény, réunissant à nouveau Sezny et Sithney. La tradition locale a également conservé diverses légendes concernant la vie de Saint Sezny. Si l’on n’a pas retrouvé l’auge avec laquelle il aurait traversé la Manche comme d’autres saints de cette époque, on pourrait en revanche voir la trace de son pied sur un rocher dans la baie de Trésséni (« roc’h Sant Seni »). Dans une autre version, Saint Sezny aurait, de son doigt, creusé un trou dans le rocher pour y attacher son bateau. Émile Souvestre, dans son livre « Derniers Bretons » de 1836, rapporte quelques légendes qu’il a recueillies auprès d’un vieillard de Guissény. Après son débarquement, Sezny avait demandé l’hospitalité d’un homme riche du voisinage mais il la lui refusa. Sezny a alors commencé la construction d’une chapelle qu’il a accomplie en une nuit car les pierres sont venues toutes seules et se sont placées elles-mêmes dans les murs, comme les moutons dans une bergerie. Quand la construction fut terminée, il lança son marteau au milieu d’un champ appartenant à l’homme riche. Le lendemain, il alla voir l’homme et lui demanda de couper son blé qui était mûr pour pouvoir retrouver son marteau. L’homme le prit pour un fou car on était en plein hiver et que les grains venaient à peine d’être semés. Mais, quand il vit que Sezny disait la vérité, le fermier se jeta à ses pieds pour demander son pardon et il se convertit avec toute sa famille (on trouve là une variante de l’histoire du champ de lin citée plus haut pour expliquer le passage de Kerlouan à Guissény). Une autre légende raconte qu’un jour, étant seul dans sa cellule monastique, Dieu lui a fait savoir qu’il deviendra le Saint Patron des jeunes filles. Horrifié, il cria : « Non seigneur, je vous en prie, il n’y a rien de pire sur la terre qu’une femme, sauf le Diable lui-même. Elles me demanderont sans arrêt des maris et des beaux vêtements, et je n’aurai plus un moment de tranquillité ! ». Dieu lui proposa alors d’être le Saint Patron des chiens fous. Sezny répondit : « Oui, çà, je veux bien. Je préfère toujours un chien fou à une femme ». Pour cette raison, on apporte, à la fontaine de Saint Sezny, tous les chiens malades du voisinage pour boire de ses eaux bénites (on voit dans cette tradition l’utilisation du Saint pour des motivations tout à fait particulières !). Une autre histoire encore : Saint Sezny avait des oies dont il vendait les œufs pour payer la construction de son église. Il est arrivé un jour qu’une de ses oies ait été volée. Saint Sezny rechercha le voleur et, l’ayant identifié, il lui demanda de lui rendre l’oie. L’homme prétendit de ne pas l’avoir mais, à ce moment, Dieu accomplit un miracle. L’oie, qui cuisait dans le four, se mit à crier : « Me voilà Sezny ». Le Saint était si fâché contre le voleur, nommé Bervas, qu’il jura que « personne du nom de Bervas ne deviendrait jamais prêtre ». Et il en aurait été ainsi car personne de ce nom n’aurait jamais été ordonné prêtre ! Une dernière histoire (mais la liste n’est sans doute pas close !) : Saint Sezny avait une fontaine et une belle statue. Les fidèles présentaient des offrandes à la statue : des vêtements pour l’habiller, des croix en argent, des cœurs en or et de jolis rosaires. Mais toutes ces offrandes étaient régulièrement volées. Un jour, le sacristain gronda la statue du Saint : « N’as-tu pas honte, Sezny ? Tu laisses voler toutes ces belles choses sans rien faire ! Si tu continues ainsi, je te renierai ». Le Saint écouta ses reproches mais ne dit rien. A son retour le lendemain, le sacristain trouva un voleur bloqué par la main de la statue ; il criait et se débattait sans pouvoir se libérer. Le sacristain s’écria : « Hourra Sezny, mon saint aimé ; maintenant le peuple aura confiance en toi ».

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Albert Le Grand parle du petit ermitage construit par Saint Sezny près du lieu de son débarquement, le « Peniti Sant Sezni ». Ce penity, maison de pénitence, pourrait être situé au Lerret où a été construite une chapelle, « Tref an Lerret », dédiée à Saint Sezni 3 . Elle était ceinturée d’un important cimetière. Le pénity existait encore au XVIIè siècle et en 1738 on y enterrait toujours les morts. On ne sait pas quand la chapelle a été abandonnée. Au temps du Concordat (1801), on signale l’existence de la « chapelle de Saint-Seni, trève de Lerret ou an Erret », mais sans indiquer l’état dans lequel elle se trouvait. Sur la carte levée en 1838 figure l’indication « chapelle Lerret ruinée » : les ruines devaient donc être encore assez importantes pour être retenues comme point de repère au sommet de la colline. On a retrouvé sur le site deux pierres tombales avec les dates de 1581 et 1587. Les ruines et le cimetière étaient visibles jusqu’en 1902. Dans le talus qui limite l’enclos présumé de la chapelle se trouvent deux croix pattées très anciennes en granite à gros grain, dont l’une a un bras cassé. Elles pourraient être datées du Haut Moyen Âge (avant l’An Mil). Le champ sablonneux, situé au-dessous de ce talus, est riche d’ossements humains. Enfin des pierres provenant vraisemblablement de la chapelle ont été récupérées dans la ferme du Lerret où elles peuvent se voir à l’entrée de la cour sur le côté gauche. Saint Sezny aurait abandonné ce premier ermitage pour aller s’installer sur l’autre rive du Quillimadec à l’emplacement de l’église actuelle. Des textes anciens parlent du « minihi » de Guissény : le mot minihi désigne un territoire sacré. Il pouvait servir de refuge, d’asile. Les limites étaient matérialisées de différentes manières : les Vies des saints évoquent l’érection miraculeuse d’un talus autour des terres accordées aux saints mais ces terres pouvaient être aussi bornées par des croix. Dans certains minihi étendus, le clergé faisait parcourir le périmètre par les fidèles sous la forme d’une procession solennelle appelée « troménie » (le tour du minihi) : il existait ainsi un « tro sant Sezni » à Guissény. En 1568, lors du pardon de Saint Sezny, la procession ne comprenait que les reliques, la croix et une bannière. Dans la plupart des pardons, le port des enseignes était payant et mis aux enchères quelques jours avant la fête. A Guissény, le port des reliques était réservé à l’aristocratie locale en 1567 et 1568 : en 1567, « Receu de Monsieur de la Vinne [de la Vigne ?] pour les relicques, ung pistolet » et en 1568, « Receu de Monsieur de Keramoal ung pistolet à causse des relicques » ; mais ce n’était plus le cas en 1626. En 1689, la fabrique achète une statue portative de Saint Sezny et « quatre aulnes de toile de lin blanche pour faire un sureplis à celluy qui avoit porté ladicte image ». Ceux qui obtenaient le droit de porter la statue ou les bannières revêtaient pour l’occasion un habit spécial très proche du surplis ecclésiastique.


1 Cette « Vie de Saint Sezny » est en fait une adaptation de celle du Saint irlandais Ciaran de Saighir, transmise par l’intermédiaire de la vie cornique de Saint Piran (le patron de Trézilidé), in Bernard TANGUY, « Dictionnaire des noms de communes, trèves et paroisses du Finistère », Armen – Le Chasse-Marée, 1990. 2 En 1752, le recteur de Guissény fit faire par trois dimanches consécutifs « une quette par leglise pour ramasser des deniers nécessaires si l’on peut pour faire imprimer la vie de nostre patron saint Sezny » (F. Roudaut, dans « Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne », Champion-Slatkine, Paris-Genève, 1987 – tome I, 2nde partie, p. 242). Il semble que les Guisséniens n’aient pas répondu favorablement à la demande de leur recteur et que malheureusement pour nous le manuscrit ait été définitivement perdu par la suite. 3 Bulletin diocésain d’histoire et d’archéologie, 1915 – Yves GUEZENNOC, Les Cahiers de l’Iroise, juin-septembre 1972 – Yves Pascal CASTEL, Progrès de Cornouailles – Courrier du Léon, 01.01.1994

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