La destruction de la digue

(Récit d’Emile Souvestre, Les derniers Bretons, t.II)

La moisson était achevée. Un silence monotone régnait de nouveau dans le lais de mer dépouillé, et les vents d’octobre commençaient à faire tourbillonner les sables de la plaine. L’automne arrivait ; non pas celui des vallées avec ses feuilles tombantes, ses pâles rayées de soleil et ses dernières fleurs frileusement cachées dans les buissons ; mais l’automne dépouillé de tout son cortège poétique, sombre et baigné de brumes froides ; l’automne au ciel ardoisé, tout retentissant de murmures menaçants, et portant les naufrages dans ses pluvieuses nuées.

Nous avions été forcés d’interrompre nos promenades au clair de lune ; nos soirées étaient devenues plus longues, plus inoccupées. La saison dans laquelle nous entrions est partout une saison mélancolique, mais, sur nos côtes, elle a quelque chose de particulièrement attristant. La nature prend alors je ne sais quel aspect repoussant et maladif ; l’été a déjà emporté bien loin ses derniers beaux jours, et l’hiver ne revêt pas encore sa rudesse sublime. Des pluies continuelles vous retiennent prisonniers, sans que le froid rende le foyer agréable : tout est sans caractère et comme flottant entre deux saisons. Les habitudes mêmes se ressentent de cette incertitude ; le temps des longues promenades est passé, celui des veillées n’est pas encore venu.

Pour échapper, autant que possible, à cette existence équivoque, nous voulûmes devancer l’hiver. Nous avions rallumé le foyer à la ferme, espérant y rappeler les conteurs ; mais les habitudes traditionnelles étaient trop fermement établies chez ces populations pour que notre désir y pût rien changer. La première bûche des veillées ne devait être posée sur l’âtre que la nuit de la Toussaint ; toutes nos tentatives ne purent faire devancer cette époque… J’avais près de moi deux jeunes femmes qui me parlaient de leurs années de pension, et, sur mes genoux, deux petites filles à moitié endormies… Après avoir longtemps repassé nos souvenirs, nous nous mîmes à causer de l’avenir. Je parlai de mon prochain départ, de ma longue absence, du changement que le temps apporterait à tout ce qui nous entourait.
- Qui sait ? disais-je, dans quinze ans, peut-être ces enfants qui dorment là sur mes genoux, devenues de rêveuses jeunes filles, amoureuses des étoiles et des chants du rossignol, verront arriver quelque soir, le long de vos dunes couvertes de sapin, un homme à cheveux gris qui contemplera, tout émerveillé, la plaine semée de bosquets naissants, de prés en fleurs, de sentiers verts ; et cet homme, qui aura vu surgir les flots là où les agneaux dormiront dans l’herbe, ce sera moi qui viendrai m’informer s’il y a encore au Kurnic quelqu’un qui sache mon nom, et admirer comment tout a fleuri et prospéré ici, tandis que je vieillissais ailleurs.
- Oh ! je voudrais être à ce jour, répondit la jeune mère en battant des mains comme une enfant ; je voudrais voir mes filles accoudées à leur balcon entre des caisses de réséda et de géranium, et vous reconnaître de loin, descendant la colline qui ne serait plus alors une dune déserte. Oh ! quand cela arrivera-t-il ?

Pendant que nous causions, l’orage qui avait grondé tout le jour s’était accru, et les toits du Kurnic craquaient sous la tempête ; mais, isolés dans nos rêves, nous n’entendions rien.
- Je voudrais vieillir, reprit la jeune femme, pour voir cette triste campagne transformée comme vous le dites. Ce sera si beau quand notre oasis aura verdi, et que le Kurnic apparaîtra de loin comme une corbeille de verdure et de fleurs oubliée sur les grèves.
- Et un jour, ajoutai-je en riant, la mer emportera votre corbeille de fleurs, et votre maison flottera comme l’arche au milieu de l’Océan !

Je n’avais pas achevé ces fatales paroles, qu’un sifflement profond et déchirant se fit entendre au dehors ; les fenêtres du salon furent enfoncés par l’ouragan, une colonne de vent, mêlée de sable, entra dans l’appartement comme une trombe ; toutes les lumières s’éteignirent, et le feu, balayé de l’âtre, s’éparpilla de tous côtés.

Tout le monde s’était levé en poussant un cri : je courus à la fenêtre pour la refermer ; mais là un spectacle inattendu me tint immobile et sans voix.

La digue que l’on apercevait à une certaine distance, vis-à-vis même de la fenêtre, paraissait couronnée d’une ligne d’écume blanche. Aux deux extrémités, de hautes vagues s’élevaient incessamment, et, surmontant le parapet, se répandaient sur le môle en immenses cascades. A voir, au milieu de la nuit, ces grands flots blancs monter avec une agilité humaine le long du revêtement, et escalader le mur d’appui, on eût dit une armée de fantômes s’élançant à l’assaut d’un rempart abandonné. A chaque instant, les vagues qui se précipitaient devenaient plus pressées ; on entendait la digue pousser, sous leurs efforts, un mugissement caverneux, tandis que le bruit du ressac se faisait entendre à sa base, semblable à des décharges régulières de mousqueterie. Par intervalles, pourtant, l’orage se taisait, et la mer suspendait sa furie. Alors, il se faisait un silence solennel au milieu duquel on n’entendait que le bruissement sombre du flot sur les plages éloignées. Puis, tout-à-coup, comme à un signal donné, le vent poussait un hurlement plus horrible ; toute les anfractuosités du rivage, tous les récifs, tous les promontoires jetaient à la fois un cri plus haut, et la mer, entassant l’une sur l’autre ses vagues, croulait comme une montagne sur la digue mugissante.

J’avais eu à peine le temps d’appeler à moi l’entrepreneur, qui, debout à mes côtés, contemplait ce spectacle avec une terreur muette, lorsque nous vîmes tout-à-coup la digue fondre et disparaître par ses extrémités. Un cri nous échappa à tous deux en même temps ; mais il n’était pas achevé que la vague arrivait au mur de la maison, et que son écume nous jaillissait au visage. Le défrichement était complètement submergé !

Vouloir peindre notre consternation serait inutile. Nous passâmes la nuit dans des angoisses déchirantes. Quand le jour vint, la marée s’était retirée et la plaine était à sec : mais les flots y avaient marqué leur passage. Fossés, douves, chemins, sillons, tout avait disparu. Le lais de mer ne présentait plus qu’une surface unie sur laquelle les vagues avaient laissé les traces de leurs ondulations. A voir cette grève, si semblable à toutes les grèves, il était impossible de croire que les flots eussent jamais cessé de la baigner et que la main des hommes y eût touché. La grange aussi avait été minée par les eaux et s’était écroulée. Son toit, emporté par le vent, gisait à deux cents pas de là sur le sable comme la carcasse d’un navire naufragé. Les ménageries avaient mieux résisté, et l’on entendait sortir de leurs murs, troués mais debout, les mugissements lugubres des bestiaux. De distance en distance on apercevait des tonneaux brisés, de poutrelles à demi enfouies dans le sable, des monceaux de paille entremêlée d’algues marines.

Après avoir contemplé un instant ce désastre, nous nous dirigeâmes rapidement à travers les débris, vers la digue dont on apercevait au loin les ruines amoncelées. Au premier coup d’œil, il était facile de reconnaître que tout espoir de réparer les ravages commis par la mer était perdu, et qu’une reconstruction même était devenue impossible. Les rocs servant à l’édification du môle avaient été entassés dans certains endroits, et formaient des récifs factices qui brisaient l’ancien alignement de la digue ; ailleurs la mer avait creusé dans le sable des crevasses profondes dans lesquelles bouillonnaient l’onde salée.

Nous nous arrêtâmes, frappés de stupeur devant ce bouleversement effrayant de l’Océan, qui s’étendait vis-à-vis, montrant à peine alors un reste de turbulence ; on eût dit un combattant qu’avait fatigué une lutte prolongée et dont la colère rentrait au repos. Quelques longues vagues s’élevaient seules, çà et là, comme des veines gonflées d’un reste d’émotion. Nous voulûmes monter sur le promontoire pour mieux embrasser de l’œil tous les détails de cette catastrophe.

En y arrivant, nous y rencontrâmes un assez grand nombre de paysans. Ils avaient entendu l’ouragan de la nuit, et ils accouraient pour voir qui avait été le plus fort du monsieur ou de la mer. Je pus observer dans cette occasion tout ce que la nature a mis de tact instinctif dans les cœurs les plus grossiers. Au moment où nous parvînmes sur la dune, les Guysenistes qui y étaient rassemblés se livraient à une conversation bruyante ; dès qu’ils nous aperçurent, ils se découvrirent ; toutes les voix se turent en même temps, et ils se rangèrent pour nous laisser passer, les yeux baissés et dans une attitude pleine de décence grave. Je me tournai vers mon compagnon, qui, tout préoccupé de son malheur, remarquait peu ce qui nous entourait.

- Vous avez mal jugé ces hommes, lui dis-je ; regardez-les : loin de montrer une insolente joie de votre ruine, ils y prennent part. Il y a une noble fibre d’humanité dans ces cœurs sauvages, et le cri des préjugés ne peut en étouffer la vibration. Demandez leurs services, si vous espérez que l’industrie humaine puisse réparer quelque chose à ce bouleversement ; il n’en est point là un seul qui ne soit prêt à vous aider de ses bras et de sa volonté.
- Je le crois, me répondit-il, mais leurs secours me sont désormais inutiles : j’ai perdu mon enjeu ; c’est assez, je ne veux pas recommencer la partie contre la mer, elle est trop forte pour moi.

Nous restâmes encore quelque temps sur le cap, contemplant la scène de désolation que nous avions sous les yeux, sans pouvoir nous rassasier de ce cruel spectacle. Enfin, pourtant, nous reprîmes tristement et en silence le chemin du Kurnic.

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