La récolte du goémon

ou l’histoire d’un conflit entre Guissény et Plouguerneau pour la possession des dunes du Vougot.

La récolte du goémon a été organisée en France par l’Ordonnance de la Marine de 1681, élaborée par Colbert. Le ramassage et le transport du goémon épave, jeté par le flot sur les grèves, sont libres et le goémon de rive est la propriété des paroisses « bordantes ». Une assemblée des paroissiens doit déterminer chaque année les dates de la coupe qui est réservée aux habitants de la paroisse. Le recteur de Guissény montre l’importance de cette récolte pour ses paroissiens dans sa réponse à l’enquête sur la mendicité de l’Évêque de Léon en 1774 : « Pour ce qui regarde l’article du guémon, le bien publique demande que soit permis aux habitants de la côte d’en couper, d’en sécher et d’en vendre parce qu’ils n’ont pas d’autres ressources pour se procurer leur provision de bois et payer leur petite ferme que le produit de ce guémon. Les personnes qui habitent les terres souffriront aussi d’une diminution considérable dans la production de la terre si elles ne peuvent s’en procurer comme cy devant des habitants des dittes côtes, ne pouvant l’aller ramasser elles-mêmes ». En 1772, une décision royale avait imposé un calendrier de coupe limité aux mois de janvier, février et mars ; cette décision provoqua le mécontentement des Léonards car, à cette époque, les jours sont courts, la mer souvent agitée et la pluie abondante, empêchant le séchage du goémon. Monseigneur de La Marche obtient du gouverneur le maintien des dates usuelles de la région en avril et mai.

La délimitation des grèves entres les paroisses voisines est particulièrement importante et les rivalités entre paroisses pour la possession de quelques rochers ou d’un morceau de grève ont pris parfois un caractère très violent : Guissény, qui n’a pas un rivage très étendu par rapport à ses voisines, défend âprement tout au long du XIXè siècle la possession de la grève du Vougot, la Sécherie, qui lui est contestée par Plouguerneau.

secherie

La propriété de Guissény est affirmée par un arrêté du Conseil du Roi, daté du 4 octobre 1788, qui délimite la zone à partir des noms de rochers. C’est la localisation d’un rocher qui sera contestée par Plouguerneau : « Vu au conseil d’État du Roi la soumission faite par les habitans et communauté de la paroisse de Guissény de payer au domaine une redevance annuelle et perpétuelle de un boisseau de froment mesure de Lesneven en portant foi et hommage, chambellenage et rachat, et payable double tous les trente ans pour tenir lieu des droits seigneuriaux dûs aux mutations pour la concession à titre d’accessement et de propriété incommutable d’un terrrain situé en la dite paroisse de Guissény, nommé la Sècherie borné au nord par la pointe de Squéis, à l’est sud-est par le Roc Curnic et au sud-ouest par celui du Vougeau, cerné du nord au sud-ouest par la grande mer, du nord au sud-est par la Grève Tréas an aounès, régulièrement couverte par le flux de la mer au sud-est, au sud-ouest par la belle plaine qui sépare la Sècherie du terrain nommé Prat Ledan dont une partie a été précédemment afféagée au sieur Guymar de Coatidreux et en outre pour la concession du droit de passage sur un terrain inculte nommé Le Dibennou qui contient environ hui journaux, borné au nord par les héritages du sieur de Kerannot, au couchant par la Grève Tréas an aounès, au midy par Porsolier afféagé à la veuve Le Roux et au nord par la Grève de Guissény, par lequel passage il sera désigné un chemin de trente pieds de largeur,
vu aussi les mémoires d’observations des administrateurs du Domaine et l’avis du Sieur intendant et Commissaire départi en la généralité de Bretagne, ouï le rapport du sieur Lambert, conseiller d’état et au conseil des dépêches et ordinaire au Conseil Royal des finances et du commerce, le Roy, en son conseil, a fait et fait concession à la communauté d’habitans de la paroisse de Guissény du terrain nommé la Sècherie cidessus désigné et confronté, ainsi que du droit de passage sur un autre terrain appellé Le Dibennou pareillement cidessus désigné et confronté, pour en jouir par les dits habitans en commun à titre d’accessement et de propriété incommutable à la charge de payer au Domaine à compter du jour présent arrêt une redevance annuelle et perpétuelle d’un boisseau de bled froment mesure de Lesneven payable en argent suivant les apprécis du marché du dit lieu, sans qu’en aucun la livre de bled puisse être évaluée au dessous de dix huit deniers, encore que le prix n’avait pas monté aussi haut suivant les dits apprécis la dite redevance en portant foi et hommage, chambellenage et rachat, et payable double tous les trente ans pour tenir lieu des droits seigneuriaux dûs aux mutations, et à la charge en outre de faire lever un plan et dresser procès verbal de mesurage du terrain nommé la Sècherie par tel ingénieur ou arpenteur qui sera à cet effet nommé par le Sieur intendant et commissaire départi en la Généralité de Bretagne et de remettre les dits plan et procès verbal de mesurage ainsi que copie collationnée du présent arrêt à Joseph Bazile Poinsignon chargé de la régie et administration des domaines de sa Majesté ».

Au début de la Révolution, c’est le conseil municipal qui réglemente la récolte dans la nouvelle commune : « ont permis et permettent que les pauvres étant sans chevaux et charrettes auront le lundy précédent pour couper et emporter du gouesmon, qu’ils ne prendront point d’étrangers pour les aider, arrêtent que tous ceux de la paroisse qui contreviendront à la présente délibération qui sera publiée et affichée supporteront la confiscation et autres peines s’il y échoit, entendent qu’à compter de la publication de la présente aucun citoyen ne pourra la veille des dimanches ou fêtes gardées après le couché du soleil, ramasser ni emporter de gouesmon sous quelque prétexte que ce soit sous peine de confiscation du gouesmon, des charrettes, chevaux et harnois, et de plus fortes peines s’il y échoit, enjoignent spécialement aux gardes côtes de veiller à l’exécution de tout ce que devant ». La fixation de ce règlement s’accompagne de la nomination de quatre hommes pour remplir les fonctions de garde côtes, chargés de le faire respecter.

En 1819, le Préfet du Finistère fait une enquête auprès des communes du littoral pour essayer d’arriver à une réglementation définitive. A cette occasion Miorcec de Kerdanet, de Lesneven, rappelle le vieil usage qui existe dans le Léon : « nous avons de plus pour la partie de Léon, un ancien usement, en tout différent de ceux de nos voisins. Ce vieil usement (…) porte les Armoriquains de Léon et de Dolâs, desquels les villages et tenues aboutissent sur la mer, sont en possession chacun en droit de ses terres, de jouir et de disposer du gouëmon qui se couppe des rochers et autres gouëmons que la mer rejette à bord. Bien entendu touttefois que tout gouëmon flottant et qui n’est pas encore à sec appartient au premier qui le ramasse, soit par batteaux ou se hazardant de le devancer au rivage ».

Le 18 février 1812, à 9 heures du matin, le conseil municipal de Plouguerneau se réunit pour prendre un arrêté fixant la coupe du goémon du 27 avril au 27 juillet. Dans cet arrêté, il y a le détail du littoral où la récolte du goémon est autorisée pour les habitants de Plouguerneau. On y lit que leur droit de récolte s’étend « depuis l’île dite Golhédoc, limite de la commune, jusqu’au Pont-Crac’h inclusivement ». Il est également écrit que les droits s’étendent sur Quarrec Hir et l’anse du Vougo et que l’île de Golhedoc est partagée entre les habitants de Plouguerneau et ceux de Guissény. Cet arrêté a été approuvé par les autorités préfectorales et n’a rencontré aucune opposition de la part de Guissény, mais les conseillers municipaux de Guissény diront dix ans plus tard n’en avoir jamais été informés : « M. Testard, maire de notre commune lors de la mise en vigueur du dit arrêté du 1812, ne nous a jamais réunis à l’effet de faire constater nos droits aux sus-dits rochers et autres ;… soit qu’il n’y attacha aucune importance, soit négligence, nous n’avons point été informé qu’une démarcation des rochers donnant sur notre rivage était utile et même nécessaire dans l’intérêt de tous les habitants ». C’est le 8 août 1822 que le maire de Guissény annonce à son conseil que la municipalité de Plouguerneau prétend avoir la propriété des rochers dits Carrec-Hir ainsi que de la moitié de l’île de Golhedoc : « Considérant que les plus anciens membres de cette assemblée ainsi que les plus anciens notables et vénérables habitants de cette commune, attestent et peuvent affirmer que depuis des temps immémoriaux nous possédons toujours le droit faire la coupe des gouémons tant à Carrec-hir qu’à Golhédoc, sans que l’on sache que depuis plus de 50 ans, nul individu ne s’y soit opposé, ni mit aucun obstacle d’aucune manière que ce soit et que Carrec-hir est un rocher très équarté en mer qu’on ne peut fréquenter que par des bateaux pour la coupe de ses gouémons dont le courant de la marée qui donne sur ce rocher dévale plus vers notre commune que sur celle de Plouguerneau ce qui nous donne plus de facilité pour l’envoie de ses gouémons
En conséquence, le conseil est unanimement d’avis :
1°. qu’il soit procédé par le concours des plus anciens habitants de cette commune à la démarcation des rochers bordant notre rivage et que les causes de propriété des rochers contestés dont est cas soient scrupuleusement examinés avec soin, afin d’éviter toutes contestations
2°. au cas qu’il s’élève quelques contestations, l’autorité supérieure est invitée d’ordonner une enquête et de nommer des experts si besoin est pour arranger tous différents à l’amiable
3°. l’importance de l’objet nécessitant une prompte autorisation, M. le maire est chargé de transmettre la présente délibération en double expédition à M. le Sous-Préfet de l’arrondissement pour qu’il lui plaise ordonner ce que besoin sera pour la conservation de nos droits… ».

L’affaire est évoquée au conseil municipal de Plouguerneau le 24 août 1822 : Il s’agit de statuer sur le fait que les habitants de Guissény viennent couper du goémon sur les rochers de Carrec Hir et sur la totalité de Golhédoc. Le maire Emilien de Poulpiquet fait savoir à son conseil qu’il a déjà eu de nombreux entretiens avec le sieur Cabon, ancien maire de Guissény, à propos des droits de récolte sur les deux endroits contestés. Il lui a montré d’ailleurs la délibération municipale du 18 février 1812, approuvée par la préfecture. Cependant, comme ces avertissements restaient sans effet et que Cabon laissait Guissény chercher du goémon à Carrec Hir et sur la totalité de Golhédoc, même avant l’ouverture, le maire de Plouguerneau fait savoir aussi que le 7 mai de cette année 1822 il fit faire, par les douanes, un constat : 36 personnes, hommes et femmes, de Guissény et même certaines d’ailleurs, furent prises en flagrant délit. Le 28 juin, elles se virent infligées d’une amende. Dans sa délibération, le conseil municipal écrit que les anciens des deux communes peuvent affirmer que Carrec Hir et une partie de Golhédoc sont à la commune de Plouguerneau depuis toujours et que Plouguerneau ne cherche aucune innovation mais qu’elle veut la simple application de la loi. Mais les Guisséniens affirment de leur côté que les plus anciens de la commune attestent que le droit de coupe sur ses lieux appartient à Guissény depuis des « temps immémoriaux » et que « depuis plus de 50 ans » ce droit n’a été contesté par personne. Les deux positions sont donc inconciliables.

En octobre 1831, une délimitation cadastrale, demandée par Plouguerneau, fait passer la limite entre les deux communes par le centre de l’île de Golhédoc, traversant la Sécherie par la moitié. Le maire de Guissény signe le procès-verbal mais, par la suite, les conseillers déclarent « avoir été induits en erreur, ne sachant ce qu’on leur faisait signer, et se croyant dans l’obligation d’accepter toutes les mesures prises par les géomètres, comme émanant de l’administration ». En janvier 1839, au moment d’établir le règlement de la coupe du goémon, le conseil municipal de Guissény dénonce des abus commis par quelques-uns au préjudice de tous : « Un des abus qui méritent le plus de fixer l’attention de l’autorité administrative, provient de ce que les habitants de Plouguerneau, limitrofe de celle de Guissény, se portent avec avidité sur le territoire de cette dernière commune pour dépouiller nos rochers du varrech qui y croît : il est indispensable que les jours des coupes coïncident avec ceux fixés pour la coupe de Plouguerneau et qu’il soit sévi contre les habitants de cette commune qui usurperaient les droits de ceux de Guissény ». Le conseil émet le souhait que des recherches scrupuleuses soient faites sans retard pour reconnaître la véritable limite entre les communes de Plouguerneau et de Guissény. Les relations continuent à se dégrader dans les années suivantes, les deux maires échangent des menaces réciproques et l’administration ne prend pas parti jusqu’en 1849 où le Préfet accepte la mise en vente d’une partie de la Sécherie par Plouguerneau. Guissény se plaint auprès du Ministre de l’Intérieur de cette usurpation territoriale et le Préfet demande l’ajournement de la vente.

En 1850, un expert est désigné par la Préfecture pour tenter de trouver une solution : il propose d’abandonner toute l’île de Golhédoc à la commune de Guissény à condition qu’elle renonce à la Sécherie. Le conseil n’accepte pas cette proposition car la commune « ne possède presque pas de côte » : « La sècherie que nous réclamons n’a aucune valeur intrinsèque et ne produirait, à la vente, qu’une faible somme, pendant que celui qui en deviendrait propriétaire y trouverait les moyens de spéculer sur la ruine de nos riverains et priverait plus de 100 familles des moyens d’existence qu’elles y trouvent ». Guissény propose alors de laisser la Sécherie indivise entre les deux communes et de consacrer cette indivision par un acte définitif, en appelant « à la sollicitude fraternelle pour terminer à l’amiable ce différent qui nous désunit depuis plusieurs années ». Mais comme l’expert lui-même se déclare, en novembre 1850, incapable de découvrir les limites, les relations entre les deux communes se retendent à nouveau, d’autant plus que le Préfet et le Ministre de l’Intérieur se renvoient mutuellement la balle ! En octobre 1851, Guissény renouvelle sa proposition d’indivision avec l’appui du Préfet mais Plouguerneau ne l’accepte pas. Il ne reste plus que la voie judiciaire : Guissény fait la demande d’aller en justice pour défendre ses droits et y est autorisée par un arrêté préfectoral du 24 septembre 1852.

Le procès 1 s’ouvre en 1854 devant le tribunal civil de première instance à Brest et, après que les défenseurs des deux communes ont présenté leurs arguments respectifs, un jugement du 7 juin ordonne qu’un juge, assisté d’un triangulateur, se rende sur le terrain litigieux pour en dresser le plan et rechercher les limites. La conclusion est la suivante : la commune de Guissény possèderait, à titre privé, une certaine étendue de terrain désignée sous le nom de Sécherie, comprise dans la commune de Plouguerneau ; mais cette commune n’en conserverait pas moins, en tant que commune, tous ses droits à la récolte du goémon sur la portion sud-ouest du Vougeau. Le tribunal se réunit à nouveau en 1855 et condamne Plouguerneau à laisser la Sécherie à Guissény et la demande de Plouguerneau d’autorisation d’interjeter en appel du jugement est rejetée par la Préfecture. Guissény demande alors la rectification du cadastre pour ramener la Sécherie dans le territoire de la commune et l’obtient par un arrêté préfectoral du 7 juin 1856. Toutefois cet arrêté ne mentionne pas le statut de l’île de Golhédoc et Plouguerneau continue à la revendiquer dans sa moitié ouest. Il faut attendre septembre 1884 pour qu’un accord à l’amiable proposé par la Préfecture soit accepté : Plouguerneau abandonne ses droits sur Golhédoc mais conserve l’usage exclusif du goémon de rive poussant sur la Roche Vougeau. Et finalement, la localisation de ce rocher sera le dernier sujet de contestation : est-il en Guissény ou en Plouguerneau ? L’administration départementale a fixé les limites terrestres, c’est à la Préfecture maritime qu’il revient de procéder aux délimitations en mer pour fixer les portions de rivage utilisables pour la récolte du goémon (le 24 mars 1886).

Ainsi le conflit entre les deux communes aura duré presque tout le siècle. Guissény a fini par se voir confirmer tous ses droits et Plouguerneau a été déboutée de toutes ses revendications successives, ayant refusé à différentes reprises des solutions à l’amiable. Ce long conflit montre bien la très grande importance de la récolte du goémon pour les populations côtières de cette époque. Cette importance apparaît nettement dans le contenu des règlements établis chaque année par le conseil municipal.

En 1812, le règlement est le suivant :
« Faisons défenses aux habitants de couper les varrechs de nuit ny hors le temps réglé par la délibération de leur commune, de les recueillir ailleurs que dans l’étendue des côtes de leur commune, ny de les vendre aux forins ou les porter sur autres territoires sous peine de cinquante francs d’amende et de confiscation des chevaux et harnais
Permettons néanmoins à toutes personnes de prendre indifféremment en tous lieux et en tous temps les varrechs jetés par les flots de la mer sur les grèves et de les transporter où bon leur semblera.
Le conseil municipal défend expressément la pêche et la coupe de gouémon noir ou varrech n’y d’entrer dans les grèves de nuit, avant ny après le soleil couché, en conformité de l’avis de Monsieur le Préfet maritime de Brest en date du douze septembre mil huit cent sept…
Le conseil municipal arrête que les gouesmons déjettés par les flots et reflus de la mer seront tous les jours partageables quand même que ces gouesmons fussent transportés et sous peine à chaque contrevenant de confiscation du gouesmon et d’une amende qui n’excédera pas vingt un francs ny plus de cinquante francs, lesquels seront payés au profit des pauvres de la commune… ».

En 1840, le règlement précise que les cultivateurs qui sont dépourvus de moyens de transport sont autorisés à aller couper le goémon un jour avant celui fixé pour la coupe générale, sans perdre le droit qu’ils conservent de couper aussi par la suite. « Les habitants des autres communes pourront venir dans le courant de l’année prendre les varrechs ou gouémons que la mer en montant a arraché et poussé par le flux à terre et sur les grèves, c’est-à-dire sans que la main de l’homme y ait contribué frauduleusement ». Mais il y a dans la commune des riches qui n’ont ni chevaux ni voitures et qui profitent de la première clause alors que des cultivateurs moins riches possèdent les chevaux et voitures nécessaires au « manœuvrement » de leur ferme : aussi, en 1845, l’article est modifié pour donner l’autorisation aux cultivateurs et aux indigents, le maire étant chargé de dresser la liste des indigents. En 1854, la coupe du goémon est ouverte à tous les habitants de la commune et à ceux qui y cultivent des terres, mais les étrangers à la commune, qui y tiennent des terres, sont tenus de faire une déclaration à la mairie au moins dix jours à l’avance pour vérifier la destination réelle du goémon récolté. A partir de 1869, la récolte du goémon épave autorisée pour « tout particulier quelque soit sont domicile en tout temps et en tout lieu » est interdite les dimanches et jours fériés. Mais les riverains ont du mal a respecter cette nouvelle clause qui doit être régulièrement rappelée, de même que l’interdiction de récolter pendant la nuit : il est notamment interdit de se réfugier la nuit dans l’île de Golhédoc. Il est également interdit aux propriétaires de bateaux de se transporter eux-mêmes ou de transporter d’autres personnes dans cette île pour y commencer la récolte avant que l’île ne soit accessible aux charrettes et aux piétons. Un décret national de 1890 modifie la réglementation et l’arrêté municipale précise : « La récolte du goëmon de rive appartient aux habitants ; tout habitant qui résidera dans la commune depuis six mois aura droit de participer à cette récolte. Les propriétaires de terres cultivées situées dans la commune ont droit à la récolte du goëmon de rive sans être tenus de justifier du fait de l’habitation, lorsque ces terres ont une contenance de 15 ares au moins et qu’elles sont exploitées par eux-mêmes ; il devront présenter leurs titres de propriété dûment enregistrés et pourront exercer leurs droits non seulement par eux-mêmes, mais aussi par leurs conjoints et leurs enfants légitimes résidant avec eux ».
La récolte du goémon est essentielle pour les familles les plus pauvres et peut être utilisée comme motif de dispense du service militaire : « le jeune homme se livre habituellement à la récolte du goëmon d’épave dont le produit accroit considérablement les ressources de la famille et complète ses moyens d’existence » ; « le fils emploie tout son temps à la grève pour recueillir des goëmons, dont une partie sert à fumer les dépendances de leur exploitation et le surplus est vendu pour subvenir à l’entretien de la famille et aux charges de location ».
Cette récolte du goémon entraîne une grande circulation de charrettes entre l’intérieur des terres et les grèves au point que le maire est obligé de prendre un arrêté de police municipale pour réglementer la circulation dans le bourg de Guissény lors des transports de goémon et éviter les encombrements qui se produisent surtout en juin et en juillet et qui provoquent des accidents : à l’aller, les charrettes doivent passer par la rue Pen-Chroas et au retour, elles doivent prendre la Grande Rue ; « les contraventions au présent règlement seront constatées et poursuivies devant les tribunaux compétents ». Ce sens unique est étendue à toute l’année à partir de 1854 car l’amélioration des routes a permis de faire des charrois en toutes saisons. Et les chemins vicinaux souffrent beaucoup de ces transports d’autant plus que les charrois, venant de Kerlouan et se rendant vers les communes des cantons de Lesneven et de Plabennec, passent par les routes de la commune de Guissény qui a la charge de leur entretien. La route de Lesneven est particulièrement fréquentée : « déjà en 1846, plus de 200 charrettes par jour, en moyenne, passaient sur ce chemin, chargées de goëmon, de sable ou de cendre ; aujourd’hui (1861), plus de 400 charrettes par jour font des charrois par ce chemin ». La question des chemins entre aussi dans le conflit entre Guissény et Plouguerneau : « Comme il n’existe aucune route praticable entre Plouguerneau et Guissény, il fut verbalement convenu entre l’administration des deux communes qu’en attendant le classement d’un chemin vicinal, il serait exécuté quelques réparations sur celui qui existe. Pour se conformer à cette convention, Guissény a classé et réparé une partie de sa route jusqu’à Brendaouez et Plouguerneau n’a rien fait. Le conseil, à l’unanimité, appelle l’attention de l’administration départementale sur cette réclamation ». Guissény demande une route convenable pour accéder à Lannilis, le chef-lieu de canton, et menace même de quitter le canton de Lannilis pour rejoindre celui de Lesneven, « où se règlent tous ses intérêts et s’écoulent ses productions ». Guissény obtient ainsi l’appui de Lannilis contre la mauvaise volonté de Plouguerneau, mais manifeste la même mauvaise volonté quand il s’agit de demandes venant de Plouguerneau.

Après le goémon, le sable de rivage est également exploité par les riverains car il est utilisé pour ameublir les terres argileuses et fertiliser certaines natures de terre. « Cette matière est le plus souvent mélangée avec la boue que l’on retire des mares d’eau stagnante pour former un compost connu dans ce pays sous le nom de marnis ou marnou, qui constitue un engrais très fertilisant pour les terres lourdes ».

A la fin du siècle, de nouveaux projets d’exploitation du milieu marin apparaissent et entrent en concurrence avec la récolte du goémon. En 1880, le conseil municipal est invité à donner son avis sur un projet de création d’un vivier à crustacés, déposé par Antoine Nicol, commerçant au bourg de Guissény, et il demande à la Préfecture maritime de s’opposer à cette installation à la suite des protestations qui se sont élevées dans la commune. Finalement ce vivier sera construit mais le conseil veillera à protéger les intérêts des récoltants de goémon. En 1883, c’est une demande d’installation d’un parc pour la culture des plantes marines qui est déposée par un inscrit maritime de Guissény et le conseil municipal refuse ce projet qui apporterait trop de nuisance à la récolte du goémon.


1 Le récit des deux procès relatés dans ce chapitre est tiré du document dactylographié de Jean-Joseph BERNARD, « La sècherie : l’histoire d’un litige entre Plouguerneau et Guissény au XIXè siècle », Mairie de Plouguerneau, décembre 1976, 33 pages.

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